Le jeu des ombres
Chapitre 5
Un coup de feu claqua derrière lui, arrachant le nez d’un cheval de bois pommelé. Ça suffit ! hurla mentalement Saul. J’ai compris !
Une silhouette sombre se dressa devant lui, de derrière le manège. Un court instant, Saul crut que c’était Erika qui, ne comprenant pas la mise en scène orchestrée par le réseau, venait à son aide. La silhouette leva une arme.
Ce n’est pas Erika ! On veut me tirer dessus !
Misha Pletz lui avait donné un Beretta. Il le sortit en hâte de son parka de couleur foncée, mais au lieu de tirer sur l’ennemi qui lui faisait face, il fonça sur la droite, dans l’espoir de se fondre avec les arbres et les buissons. Un nouveau coup de feu, beaucoup plus rapproché, résonna. Une balle déchira les feuilles d’un buisson juste à côté de lui. Il plongea derrière un banc de béton et pivota pour tirer sur la silhouette près du manège.
Mais la silhouette avait disparu. Derrière lui, des pas couraient sur le trottoir, venant du kiosque. Devant, il vit une ombre se détacher d’un arbre et viser. Saul tira.
La silhouette se cacha à nouveau derrière l’arbre.
Une balle craqua contre le banc. Des éclats de béton firent tressaillir Saul. La balle venait d’un troisième tireur dans le parc ! Pas de derrière ni de devant ! Mais de sa droite ! Il fonça devant une fontaine. Quelqu’un cria. Des sirènes hurlèrent. La poitrine en feu, il bondit hors du parc. Il n’y avait plus d’arbres. Le quai qui longeait le Danube apparut devant lui. Il pivota sur sa droite. Cinquante mètres plus loin, une silhouette sortit en courant des buissons. Il pivota sur sa gauche. Une autre silhouette ! Saisissant le garde-fou métallique, il se hissa par-dessus, malgré son manque de souffle.
L’eau froide l’enveloppa. Il n’était pas tout à fait certain, mais nageant sous l’eau, luttant contre le poids de ses vêtements trempés, pour atteindre le milieu du fleuve, il crut entendre une balle frapper l’eau.
5
Erika était dissimulée parmi les ombres côté rue du Parc, guettant le kiosque à musique plongé dans l’ombre. Elle se figea en voyant le contact de Saul le frapper à l’estomac. Elle se précipita, arme au poing, décidée à protéger son mari, quand elle remarqua que Saul pivotait pour éviter un autre coup et mettait l’homme à terre. Un coup de feu. Saul rampa loin du bord. Le chaos. Un tueur, puis deux, puis trois couraient à travers le parc. Encore des coups de feu. Des sirènes hurlaient dans le lointain. Erika ne pensait qu’à une chose : trouver Saul, l’aider. Mais le chaos s’intensifia quand Saul fonça dans le noir, jaillit des buissons qui bordaient le parc pour franchir d’un bond le garde-fou du Danube. Un tueur tira dans l’eau, se retourna et vit d’autres silhouettes courir dans sa direction. Il tirait sans arrêt, cherchant plus à détourner l’attention qu’à vraiment viser, tout en courant sur le chemin. Bientôt, il disparut dans la nuit. Les sirènes hurlaient de plus belle. Des silhouettes se ruaient en tous sens hors du parc.
Erika était l’une d’elles. Elle ne pouvait savoir où Saul ferait surface. Certaine qu’il ferait l’impossible pour s’en tirer, elle avait ses propres obligations. À vrai dire, elle était sûre que Saul s’attendait à ce qu’elle fît ce qu’elle s’apprêtait à faire. Revenant vers l’endroit qu’elle avait quitté, elle traversa la rue en courant et s’engagea dans une ruelle. Elle arriva à l’autre bout au moment où les voitures de police s’arrêtaient devant le parc. Courant toujours, elle traversa une autre rue, prit une autre ruelle, toujours occupée par la même pensée désespérée. Oui, Saul comprendrait qu’elle ne pouvait pas le trouver ; il devait se débrouiller tout seul. Elle, elle devait sauver…
Devant elle, la lumière d’un restaurant. Elle fonça dans l’entrée sans prêter la moindre attention à l’odeur de choucroute. Déjà, elle mettait des pièces dans le taxiphone.
Elle composa le numéro de son père. Une sonnerie. Deux de réponse. Trois.
Elle frémit de soulagement en entendant une voix familière, si rassurante.
— Allô ?
— Misha, c’est Erika ! Pas le temps de t’expliquer ! souffla-t-elle péniblement. Tout va mal ! Réveille Christopher ! Ne prends même pas le temps de l’habiller ! Fiche le camp de là !
Pas de réponse.
— Misha !
— Où est-ce que je te retrouve ?
— Où mon père était censé aller mais n’était pas ! Tu comprends ? Tous les matins et tous les soirs.
— Oui, répondit Misha. Je réveille le petit tout de suite. Il sera en sécurité.