Le jeu des ombres
Livre Deux Contrainte
LIVRE DEUX
CONTRAINTE
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MI-CHIEN, MI-FOURMILIER
1
ICEBERG : c’est ainsi que Pendleton s’était désormais rebaptisé. Furieux, déterminé, s’identifiant à son père disparu, il conduisait la voiture de location sur l’étroite route goudronnée. Il vit le chemin de graviers qui traversait les arbres vers une pelouse en pente et une demeure sur un promontoire dominant le fleuve. Cependant, au lieu de prendre ce chemin, il poursuivit sa route, traversa un pont métallique au-dessus du fleuve et, cinq kilomètres plus loin, tourna à gauche au croisement. Il était entouré de champs de maïs qui lui arrivaient au genou. Tournant à gauche deux fois de suite pour finir le carré, il se retrouva sur la même route que tout à l’heure. Cette fois, il s’arrêta à deux kilomètres de sa destination, cacha sa voiture dans un chemin herbeux non loin de la route et marcha à travers bois jusqu’à la maison sur la colline.
Il portait une veste en tweed et de grosses chaussures à lacets achetées dans une ville appelée Milton le long de la Nationale 401, à mi-chemin entre l’aéroport de Toronto et cette zone de champs luxuriants proche de Kitchener. Il n’avait pas pris le risque de passer une arme à la frontière canadienne, ni même d’acheter un fusil dans un magasin d’articles de sport – les lois canadiennes contrôlant la vente de tout type d’armes à feu étaient extrêmement strictes. S’il s’était trouvé en Europe, en Afrique ou en Amérique du Sud, il aurait pu aisément prendre une arme dans une de ses nombreuses planques ou s’en procurer une au marché noir. Mais il n’avait opéré qu’une fois au sud de l’Ontario, et dans un laps de temps très limité, ce qui l’avait empêché d’établir des contacts et des caches.
N’empêche que, pour retrouver son père, Iceberg devait courir ce risque. Plus résolu que jamais, il poursuivit sa route à travers la forêt. La densité du feuillage ne laissait pas le soleil s’infiltrer ; le sol riche en terreau, qui dégageait une odeur légèrement acide, absorbait son poids au point qu’il se déplaçait parfaitement sans bruit. Il arriva à la lisière et s’accroupit derrière d’épais buissons. Devant lui, une barrière métallique à hauteur de la taille. Au-delà, une pelouse parfaitement entretenue conduisant à un court de tennis et à une piscine près de la demeure en haut de la colline.
Le soleil, derrière la maison, descendait sur l’autre flanc de la colline. Dans quelques heures seulement, le crépuscule s’épaissirait. Il observa le sommet de la colline mais ne vit personne. Tout à l’heure, pourtant, en passant devant l’entrée de la propriété, il avait remarqué deux voitures devant la maison ; il fallait donc en conclure qu’elle était occupée. Il avait également remarqué que la propriété ne semblait pas équipée d’un système visible de sécurité. Il n’y avait pas de caméra en circuit fermé dans les arbres près du chemin, par exemple, ou de gardes, ou de chiens d’attaque grondants. Il n’y avait pas même de clôture solide autour de la propriété, rien qu’un peu de fil de fer, et la barrière était ouverte.
Mais en dépit de l’innocence apparente de l’endroit, Iceberg était sûr d’avoir trouvé sa cible.
Avant de quitter l’Australie, il s’était rendu au coffre que son père et lui détenaient en cas d’urgence. Il avait espéré que son père, peut-être en cavale, y était allé peu de temps avant lui et avait laissé un message expliquant sa disparition soudaine. Il avait trouvé les armes, l’argent, et les documents que son père et lui avaient placés, mais, à son grand désarroi, aucun message. Cependant, en fouillant dans les documents, il avait trouvé la feuille de directives qu’on avait envoyée à son père pour ce qu’ils avaient cru être une veillée mortuaire mais se révélait une réunion d’urgence, ici au Canada. Les instructions étaient précises et comprenaient le nom de la bretelle de sortie de la Nationale 401 et une note concernant la silhouette d’un lévrier sur la boîte aux lettres devant la propriété. Iceberg hocha la tête. C’était bien là. Mais il était de plus en plus perplexe devant le manque de sécurité visible.
Il observa la barrière métallique devant lui. Il n’y avait pas d’isolateurs de verre sur les poteaux. Les fils étaient rouillés. Si la barrière était électrifiée, comment le courant pouvait-il passer ? En tout cas, s’il y avait une sécurité, elle ne dépendait pas de la barrière.
Y avait-il des détecteurs de pression au-delà de la barrière ? se demanda-t-il. Il scruta l’herbe. Il y avait d’évidentes traces de pneus. Manifestement un petit tracteur pour tondre la pelouse.
Mais ce genre d’engin pesait plus lourd qu’un homme. Si bien qu’il faudrait couper l’alarme chaque fois qu’on tondait, ce qui rendrait le système inutile. Non, décida-t-il, le seul endroit où placer ces détecteurs était dans une forêt, et la forêt devait être à l’intérieur du grillage, où les piétons et les gros animaux n’appuieraient pas avec suffisamment de poids pour déclencher le système. Si c’étaient des détecteurs très perfectionnés, ils n’avaient pas été placés là mais en haut de la colline, autour de la maison.