Le jeu des ombres
Chapitre 6
Une voix de femme nasillarde répondit.
— Fournitures médicales des Pontins.
— Pouvez-vous transmettre un message à M. Carelli ? demanda Drew.
La femme ne répondit pas.
— Carelli, répéta Drew. Pouvez-vous… ?
— Cela fait bientôt six mois que je n’ai pas entendu ce nom.
— Cela fait beaucoup plus longtemps que je n’ai pas parlé avec lui, dit Drew.
— Si je peux le joindre, qui… ?
— M. Haverford, dit Drew, donnant le pseudonyme qu’il avait toujours utilisé quand il traitait avec Gatto.
— Je vais me renseigner. Veuillez rappeler dans trente minutes.
Drew marcha au côté d’Arlene en direction du Colisée, puis revint à la cabine téléphonique, puis de nouveau vers le Colisée. Trente minutes plus tard précisément, il recomposait le numéro.
— Je vous ai appelé tout à l’heure au sujet de M. Carelli.
— Veuillez noter les instructions suivantes.
6
Plein d’appréhension, Drew conduisait rapidement la Fiat de location dans la petite route boisée en pente. Dans ses nombreuses discussions avec Gatto, jamais il ne l’avait rencontré dans une maison. La règle était d’utiliser une fois seulement des lieux publics, un restaurant, un parc, un endroit qui ne permettrait pas de remonter à l’organisation de Gatto. On ne traitait jamais dans la maison de quelqu’un. Gatto devait avoir une rudement bonne raison pour mettre en danger la sécurité de celui qui demeurait là.
Dès que Drew pénétra dans le luxueux salon de la villa fortement gardée, il comprit – Gatto était trop malade pour quitter sa demeure. La villa était à une vingtaine de kilomètres au nord de Rome. Elle était située sur un promontoire qui découvrait des kilomètres à la ronde. Il était entouré de tous les luxes. Mais cet homme, autrefois robuste, autrefois gorgé d’argent gagné grâce aux tueries terroristes, n’avait désormais que la peau et les os ; la peau de son visage pendait, il avait le teint cireux et un chapeau à larges bords dissimulait la perte de ses cheveux. Il était avachi sur un canapé.
— Ah, Haverford, siffla Gatto. Cela fait trop longtemps. Et vous nous amenez une si charmante compagne.
— Monsieur Carelli.
Toute souriante, Arlene saisit la main décharnée qu’il lui tendait. Elle ne broncha pas quand il pressa ses lèvres racornies sur le dos de sa main.
— C’est vrai que cela fait un bail, fit Drew. On m’a greffé un nouveau cœur… Je devrais dire une nouvelle âme… J’ai quitté la profession.
Gatto toussa.
— Comme moi. Désirez-vous boire quelque chose ? Un peu de vin ?
— Vous savez que je ne bois jamais d’alcool.
— Je m’en souviens. Mais si vous permettez…
— Naturellement.
Gatto versa du liquide rouge dans un verre. Il avait du mal à avaler. La pièce sentait les médicaments.
— Bon. Maintenant que nous avons accompli nos civilités, en quoi puis-je vous aider, Haverford ? fit-il dans un sourire qui ressemblait fort à un rictus.
— Dans le temps, vous me fournissiez souvent des renseignements sur ceux qui étaient assez fous pour ne pas être vos clients.
Les vêtements trop grands de Gatto tremblèrent comme il riait.
— Ceux qui étaient assez fous, pouffa-t-il. Haverford, avez-vous vu mon nouveau Matisse ? ajouta-t-il en désignant le mur.
Drew se retourna et hocha la tête.
— Impressionnant.
— Un million de dollars, Haverford. Ce qu’il m’est arrivé de gagner en un contrat. À votre avis, combien de gens sont morts pour que Matisse puisse peindre cette toile ?
— Aucun… si ce n’est une partie de Matisse lui-même.
Gatto toussa de nouveau.
— Et même si je le vendais en faisant un immense bénéfice, ça ne me sauverait pas la vie. Approchez-vous, ma chère. Asseyez-vous près de moi.
Arlene s’approcha en souriant.
— Alors dites-moi, Haverford, que feriez-vous à ma place ?
— À votre place ?
— Si vous étiez en train de mourir.
— Je vois. Dans ce cas, je me confesserais.
— Oh ?
— À un prêtre.
— Oh ?
— Et je ferais de mon mieux pour sauver mon âme.
— Seriez-vous croyant, Haverford ?
— Ça m’a pris sur le tard, mais oui.
— Est-ce un réconfort ?
Drew réfléchit un moment.
— Non. En fait, c’est un véritable fardeau. Mais d’une telle force.
— Une force. Je comprends.
— Et cela m’aide à m’habituer à l’idée de la mort.
— Cela, mon ami, n’a pas de prix, fit Gatto.
— Alors laissez-moi vous faire une offre. Un ministre de Dieu a disparu. Pouvez-vous m’aider à trouver pourquoi ?
— Un ministre.
— Un cardinal, en réalité. Krunoslav Pavelic.
Connaissant le nom, Gatto fit un signe de tête.
— Nous pensons qu’un de vos anciens associés pourrait être responsable de sa disparition. Si vous m’aidez à le retrouver, je considérerais que vous m’avez rendu un grand service. Et je ne doute pas que le Seigneur aussi. Et bien sûr il vous paierait pour cela.
— Il me paierait ? Pour tout dire, Haverford je me fiche bien d’être payé.
— Alors… ?
— Je veux être vengé.
— Contre qui ?
— Ceux qui m’ont abandonné à mon infirmité !
Drew étendit les mains.
— Vous les connaissez. Vous ne pouvez le leur reprocher. Ce sont des survivants.
— Des survivants ? Seulement si je veux ! lança Gatto si violemment qu’il ferma les yeux de douleur. Ces fumiers distribuent la mort sans ciller mais ne supportent pas de traiter avec quelqu’un qui est au bord de la mort.
— Vous êtes furieux à ce point parce qu’ils ne veulent pas faire affaire avec vous ?
— Ce sont les affaires qui ont donné un sens à ma vie.
— Alors il est peut-être temps de lui trouver un autre sens.
— La religion ? fit Gatto dont la douleur reprenait. Il entrouvrit les yeux. Très bien, Haverford. Je vous aide à retrouver le cardinal et du même coup je sauve mon âme ?
— Du moins, vous essayez de la sauver.
— Si ce n’est pas trop tard.
— Le plus grand péché est le désespoir.
— Je voulais dire s’il n’est pas trop tard pour retrouver le cardinal. Cela fait des mois qu’il a disparu. D’après ce que j’ai pu entendre il me semble que tout a été entrepris pour savoir ce qui lui était arrivé. La piste est refroidie, maintenant, et…
— Je m’intéresse à autre chose, dit Drew.
— Mes anciens clients ? fit Gatto qui luttait contre la douleur. S’ils étaient responsables de l’enlèvement du cardinal, vous ne croyez pas qu’ils s’en seraient vanté ? Lettres aux journaux, coups de fil à Interpol ?
— Comme ils ne l’ont pas fait, je me demande s’ils n’en ont pas parlé entre eux.
— La vérité ?
— Ça fait toujours du bien.
— Elle ne va pas vous plaire. La vérité c’est que je ne sais pas. On a diagnostiqué mon mal en janvier. Les nouvelles vont vite. Je n’ai reçu aucun écho de notre petit monde depuis février. J’ai toujours aimé parler des événements du monde avec vous, Haverford, et en souvenir du bon vieux temps, j’ai accepté de vous recevoir. Mais je crains que votre petit voyage ici n’ait été peine perdue. Vous ne frappez pas à la bonne porte.
Gatto frémit et retint son souffle. Quand enfin il exhala un peu d’air, on aurait dit un pneu qui se dégonflait.
Drew se leva.
— Je suis désolé. Nous n’aurions pas dû vous retenir si longtemps. Nous vous avons fatigué.
— Mais je sais à qui il faut vous adresser.
Drew ne remua pas un cil.
— À qui ?
— Le ver de terre qui m’a remplacé. La vermine qui m’a piqué mes clients, et qui, lui, aura des nouvelles de notre petit monde. Il s’appelle Bonato.
— Son pseudonyme ?