Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 58 sur 148

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Le jeu des ombres

La Ville Éternelle

1

Habillés en prêtre et en religieuse au milieu de véritables prêtres et religieuses, Drew et Arlene marchaient dans Rome, au milieu de la via della Conciliazione bondée. Ce n’était pas une rue étroite, mais elle semblait étriquée comparée à la vue qu’ils avaient juste au bout. Le bord est de la cité du Vatican… La place Saint-Pierre… Comme un entonnoir, la rue s’élargissait de chaque côté, se fondant avec les quatre rangées incurvées de colonnes doriques qui flanquaient la place, à droite et à gauche.

— Cette place à l’ovale parfait est véritablement magnifique, remarqua Arlene.

Ils arrivèrent au centre. Un obélisque égyptien se dressait entre deux fontaines largement espacées. Si l’obélisque, les fontaines et les colonnes qui les entouraient étaient impressionnants en soi, ils semblaient minuscules à côté de la majesté de la basilique Saint-Pierre érigée au bout de la place, avec son dôme massif nimbé du soleil de l’après-midi. De chaque côté de la basilique s’étendaient des bâtiments Renaissance et d’immenses escaliers y conduisaient.

— Je ne me rendais pas compte que c’était aussi grand, fit Arlene.

— Ça dépend du point de vue auquel on se place, dit Drew. La place Saint-Pierre, la basilique et tout ce que contient le Vatican ne suffiraient pas à remplir le septième de Central Park.

Elle se tourna vers lui, incrédule.

— C’est exact, reprit-il. Tout cela tient dans un demi-kilomètre carré.

— Maintenant je comprends pourquoi on dit que c’est l’État le plus petit du monde.

— Et ça n’est pas un État depuis très longtemps expliqua Drew. Ce n’est qu’en 1929 – crois-le si tu veux, grâce à Mussolini qui voulait obtenir le soutien politique de l’Église – que la cité du Vatican obtînt le statut d’État et l’indépendance.

— Je croyais que tu n’y étais jamais venu ?

— C’est vrai.

— Alors comment se fait-il que tu saches tout cela ?

— J’ai lu le guide dans l’avion, pendant que tu dormais.

— Canaille, fit-elle en souriant. Dis-moi, l’expert, tu sais sûrement comment aller au rendez-vous ?

— Suivez-moi, ma sœur.

Il lui montra le chemin, à gauche, le long de l’escalier qui conduisait à la basilique. Montrant leurs passeports du Vatican, ils passèrent devant les gardes suisses dont les hallebardes et l’uniforme rayé aux manches bouffantes étaient plus spectaculaires que menaçants. Ils avancèrent sous l’Arche des cloches pour se trouver enfin à l’intérieur de la capitale de l’Église catholique. Si la population du Vatican excédait à peine mille habitants, la foule du clergé et des touristes était considérable. Des guides se chargeaient des laïcs.

Ils traversèrent une petite zone rectangulaire à ciel ouvert, la piazza des Premiers Martyrs romains. À droite, se dressait la basilique. Mais à gauche, au bout d’une rue étroite, des cyprès entouraient un minuscule cimetière.

— Les protecteurs importants de l’Église avaient l’honneur d’être enterrés ici, dit Drew. Et, surcroît d’honneur, le Vatican fit venir de la terre de la colline de Jérusalem où le Christ a été crucifié.

Ils passèrent sous deux autres arcades, arrivèrent au palais du Vatican, longèrent l’arrière de la basilique Saint-Pierre et suivirent un dédale de chemins boisés pour arriver à leur destination, les jardins du Vatican. Ils étaient entourés de fontaines et de haies, de mares et de fleurs, le tout créant une sensation de paix. Une des fontaines avait la forme d’un galion espagnol. De chaque côté, les canons crachaient de l’eau, comme la corne dans la bouche d’un enfant à la proue.

— Je pensais que vous apprécieriez ces jardins, fit une voix derrière eux. Grâce à eux, Rome – et le monde entier – semblent bien loin.

La voix était soudaine mais pas inattendue. Drew guettait le contact d’une minute à l’autre. Il se tourna vers le Père Sébastien.

— Est-ce là qu’il est mort ?

— Le Père Victor ?

Le prêtre portait un col blanc, une bavette noire et un costume. Il avait les yeux tristes.

— À deux heures du matin. Là, près de la mare aux nénuphars. À côté de cet ange de marbre. Deux balles dans la tête.

Drew fronça les sourcils.

— Que faisait-il à une heure pareille ?

— Un rendez-vous avec quelqu’un. Le Père Victor était méticuleux. Il avait un agenda qu’il nous soumettait avant ses activités quotidiennes. Le carnet indique qu’il ne savait pas qui il devait rencontrer à pareille heure. Mais il a clairement indiqué que cela concernait la disparition du cardinal Pavelic.

Drew regarda au-delà des arbres du jardin en direction de la basilique et des autres bâtiments du Vatican.

— Pouvons-nous émettre l’hypothèse qu’il avait rendez-vous avec quelqu’un qui habitait un des appartements du Vatican ? Ce qui expliquerait une rencontre dans les jardins. D’un autre côté, fit Drew en secouant la tête, c’est peut-être ce que nous sommes censés supposer. Quelqu’un de l’extérieur a pu choisir les jardins dans le but de faire croire qu’il vivait au Vatican.

— Ou peut-être que la personne que devait rencontrer le Père Victor n’est pas venue, ou que quelqu’un d’autre est arrivé après le rendez-vous, fit Arlene. Un contact non identifié, un lieu de rendez-vous choisi pour nous induire en erreur. Nous ne savons rien.

— À l’exception de la nature des blessures du Père Victor, dit le Père Sébastien.

Drew sentit son intérêt s’aiguiser.

— Qu’est-ce qu’elles ont ?

— Toutes deux en plein visage. Les traces de poudre indiquent que c’était à bout portant. Vous comprenez ?

— Oui. Tout est possible la nuit. Mais d’après ce que vous nous avez dit, le Père Victor était un professionnel. Même en admettant qu’on puisse tromper un professionnel, les traces de poudre montrent qu’il connaissait probablement le tueur, et qu’il avait suffisamment confiance pour le laisser approcher.

Le regard noir du Père Sébastien s’éclaira.

— Sans doute un membre de mon ordre.

Drew jeta un bref coup d’œil à l’anneau qui ornait le majeur de la main gauche du Père Sébastien. Serti d’or. Magnifique rubis. Un insigne représentant une épée et une croix superposées. Une fois de plus, le symbole de la religion et de la violence le glaça, car on l’avait obligé à travailler avec la confrérie de la pierre.