Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 110 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 14

Ou alors le prêtre avait réagi impulsivement, soudain menacé par les questions de Drew sur le cardinal et les nazis.

Mais en se remémorant l’incident, Drew s’aperçut que l’attaque apparemment spontanée du Père Dusseault avait en fait été parfaitement calculée. Le prêtre n’avait pas visé un organe vital, la gorge, par exemple, ce qui aurait entraîné une mort rapide et certaine. Il avait visé la poitrine et le ventre. À ces endroits-là, on pouvait mourir lentement, ou pas du tout. Il voulait m’interroger, se dit Drew. Savoir qui j’étais et pourquoi je m’intéressais tant au cardinal. Il ne m’aurait achevé qu’après.

Mais pourquoi un membre de la confrérie voudrait-il en tuer un autre ? Le Père Sébastien aurait-il raison de soupçonner un membre de la confrérie de vouloir la détruire ? Le Père Dusseault est-il un traître ?

Les réponses viendraient bien assez tôt, se dit-il. Quand Saul reviendrait avec la voiture.

Mais qu’avait dit Saul ? Le père de sa femme avait disparu ? Cette disparition avait quelque chose à voir avec les trois prêtres, membres de la confrérie, qui avaient essayé de tuer Saul et sa femme ?

Et voici que la femme de Saul avait disparu, elle aussi. Drew commença à songer que Saul et lui poursuivaient le même but et que les réponses aux questions de Saul l’aideraient à répondre à ses propres questions.

Il regarda sa montre. Les vingt minutes s’étaient écoulées.

Arlene parla avant lui.

— C’est l’heure.

Elle grimpa à l’arbre puis tendit le bras, tandis que Drew hissait le Père Dusseault vers elle.

14

Une Peugeot recula en dessous d’eux, phares allumés. Un court instant, Drew se demanda avec inquiétude si elle n’appartenait pas à la police ou à la confrérie. Mais Saul en sortit et Drew se détendit. Arlene passa avec souplesse par-dessus le mur. Drew fit descendre le prêtre jusqu’à eux puis atterrit à son tour. Quelques secondes plus tard, ils étaient dans la voiture.

À la grande consternation de Saul, Erika ne l’avait pas attendu à la voiture.

— Ma femme et moi avons pris une chambre d’hôtel, fit-il en conduisant. Si tout va bien, si elle a dû échapper à quelqu’un, elle sait qu’elle peut me joindre à cet hôtel. Il n’y a qu’à y emmener le prêtre, suggéra-t-il en regardant Drew et Arlene par-dessus son épaule.

Le Père Dusseault, lui, était allongé par terre.

Saul fut soulagé d’entendre Drew.

— Compte tenu des circonstances, c’est la seule solution.

Saul expliqua qu’ils avaient choisi cet hôtel à cause de sa conception. L’ascenseur et l’escalier de secours étaient au bout d’un couloir invisible du hall. À l’arrière, près du parking de l’hôtel, il y avait une autre entrée qui menait à ce couloir.

À trois heures du matin, personne ne prêta la moindre attention à un prêtre qui aidait un autre prêtre à entrer, ni à une religieuse qui arrivait quelques minutes plus tard, non plus qu’à un homme grand au teint mat arrivé avant eux avec une valise.

La valise contenait les vêtements civils que Drew et Arlene avaient portés avant de se déguiser. Sur le chemin de l’hôtel, Drew l’avait retirée d’une consigne automatique de la gare. Ils n’avaient croisé personne, ni dans l’ascenseur, ni dans le couloir menant à la chambre de Saul. Une fois dans la chambre d’hôtel Drew et Arlene passèrent tour à tour dans la salle de bains pour se changer tandis que Saul examinait le prêtre qui gisait sur le lit, toujours inconscient.

— Il a le nez cassé.

— Je l’ai fait exprès, dit Drew. Il s’y est pris d’une telle façon avec moi que j’ai fait mon possible pour le décourager. Et sa mâchoire ?

— Elle a tenu le coup, on dirait. Il va pouvoir parler.

— Il met un temps fou à revenir à lui, remarqua Arlene.

— Oui, et ça m’inquiète, dit Saul. J’ai vérifié ses yeux. Ils sont sensibles à la lumière. Ses réflexes fonctionnent. On pourrait lui mettre de la glace sur le nez.

— J’aime autant qu’il souffre. Il répondra plus facilement aux questions, fit Drew.

— Vous n’avez pas de substances chimiques pour le faire parler ?

— Non, répondit Drew. On nous a donné des papiers d’identité, des armes et de l’argent. C’est tout.

— Comment ça, on vous a donné ? Qui est on ?

— Un membre de la confrérie qui nous a obligés à l’aider.

Les yeux de Saul s’écarquillèrent.

— Nous payons une dette, expliqua Drew.

— Il faut nous croire, ajouta Arlene. Nous n’éprouvons aucune loyauté à leur égard.

Saul les dévisagea, hésitant à se dévoiler plus avant.

— Soit. Je vous ai crus jusque-là. Puisque vous êtes honnêtes, je vais l’être aussi. Moi aussi je dois rendre service à un groupe.

— Qui ?

— Je travaillais pour eux avant. Je ne veux plus en entendre parler, mais ils m’ont manipulé pour m’obliger à coopérer.

— Je vous ai demandé…

— La CIA.

— Dieux du ciel !

— Il faut que je les appelle, dit Saul. On pourrait bien se planter sur l’état du prêtre. En tout cas, il lui faut un médecin sinon il sera incapable de répondre à nos questions. Vous l’avez vraiment sonné. Si je ne me trompe pas, il a eu une commotion cérébrale. Il nous faut donc une équipe avec tout le nécessaire pour le ranimer.

Le silence s’abattit sur la chambre.

Arlene se tourna vers Drew.

— Il a raison. Si nous attendons bêtement que le Père Dusseault retrouve ses esprits, nous aurons perdu un temps précieux.

— Mais la CIA ! s’exclama Drew. Tu sais ce que j’en pense…

— À vous voir agir, j’aurais pensé que vous en faisiez partie, dit Saul.

— Je n’ai jamais fait partie de l’Agence. Mais de la version Département d’État. Et je ne veux avoir à faire ni à l’une ni à l’autre.

— Mais vous avez accepté de coopérer avec la confrérie.

— Je n’avais pas le choix.

— Écoutez-moi bien. Ma femme a disparu. Pour l’instant, c’est tout ce qui m’intéresse. Mais je crois que si j’arrive à tirer les vers du nez de ce prêtre, il me reste une bonne chance de la retrouver. Je peux appeler une équipe d’experts à la rescousse. Je peux faire tout mon possible pour vous garantir que la CIA n’entendra pas parler de vous. Je vous demande de me laisser téléphoner.

Drew fixait le sol.

Arlene dit :

— Si ça peut nous aider à en finir, Drew, dis-lui que c’est d’accord.