Le jeu des ombres
Chapitre 25
Saul regarda sa montre. Il était un peu plus de 10 heures du matin. Il avait dormi six heures hantées de cauchemars. Il était aussi épuisé que lorsqu’il s’était étendu.
Drew et Arlene étaient réveillés.
— Qui était-ce ? demanda Drew.
— Gallagher. C’est l’heure des questions, dit Saul en se rendant à la salle de bains pour s’asperger d’eau froide. Êtes-vous toujours décidés à ne pas avoir affaire avec l’Agence ? demanda-t-il en se séchant.
— J’ai assez d’ennuis comme ça avec la confrérie. Inutile de compliquer encore les choses en traitant avec un autre réseau. Après Scalpel, j’ai eu mon compte de réseaux, dit Drew. L’Agence voudrait tout savoir sur moi. Ils essaieraient de me recruter, et comme ce serait en vain, ils me mettraient sous surveillance. Comme pot de colle, on n’a jamais trouvé mieux. On ne peut s’en dépêtrer. Arlene et moi, on veut qu’on nous laisse tranquilles.
— Alors ça ne va pas être simple, remarqua Saul. Il faut que j’aille retrouver Gallagher et le prêtre, mais je ne sais pas quelles questions poser. Vous êtes là pour le cardinal et celui qui veut détruire la confrérie. Moi, je suis là pour trouver Erika et son père. Je suis certain que nos problèmes sont liés. Je crois que les réponses à vos questions pourraient m’aider à répondre aux miennes. Mais si vous voulez que l’Agence continue à vous ignorer, comment faire pour que vous et moi questionnions le prêtre ?
25
Saul frappa à la porte de Gallagher. Il entendit qu’on tirait le verrou. L’instant d’après, la porte s’ouvrait et il entra. L’odeur de médicaments agressa ses narines. Il s’approcha du père Dusseault allongé sur le lit. Le prêtre avait le teint terreux. Son nez cassé avait enflé. Ses arcades sourcilières aussi. Sa mâchoire était boursouflée. Il n’avait plus sa veste, sa chemise était ouverte et ses manches relevées. Des électrodes fixées à sa poitrine et ses bras transmettaient des signaux à des moniteurs portatifs posés sur un bureau qu’on avait rapproché du lit.
Saul balaya la pièce du regard. La porte de la salle de bains était ouverte. Le médecin et ses aides avaient disparu.
— Où ?
— Je les ai envoyés prendre un petit déjeuner, dit Gallagher. Ce qu’ils n’auront pas entendu fera toujours ça de moins à oublier. Je peux les faire appeler au restaurant en cas d’urgence. Ils vont nous téléphoner dans une heure pour savoir quand ils doivent revenir.
Saul se tourna à nouveau vers le Père Dusseault, vérifiant la perfusion qui contrôlait l’écoulement d’amytal de sodium dans le bras du prêtre.
— Il dort encore, dit Saul ? Aurait-il eu une commotion cérébrale ?
— Non. En fait, il est revenu à lui il y a deux heures. Le docteur a dû lui administrer un calmant.
— Mais peut-il répondre aux questions ?
— Les moniteurs montrent qu’il est au niveau idéal de demi-conscience. Il est à point pour vous dire tout ce que vous voulez savoir.
— Parfait. Moi, j’ai un service à vous demander.
— Je trouve que vous m’avez déjà demandé beaucoup de services. Pour le cas où vous auriez oublié, tout a commencé avec votre promesse de nous rendre un service si nous vous laissions revenir d’exil. Mais petit à petit vous avez réussi à ce que ce soit nous qui ne cessions de vous rendre service. Ça devient lassant.
— Juste un petit. Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?
— Je vous le dirai quand je saurai de quoi il s’agit.
— Être seul pendant que j’interroge le prêtre.
Gallagher se figea sur place.
— Nom de Dieu, vous êtes encore plus gonflé que…
— Mais c’est pour vous que je fais ça. Si quelque chose tourne mal, s’il meurt, vous voulez être là quand ça se produit ? Vous voulez vraiment que l’Agence soit impliquée dans la mort d’un personnage officiel du Vatican ?
— De la merde, Romulus. S’il mourait, qui le saurait à part vous et moi ?
— C’est bien ce que je dis. Ça ferait un de trop. Vous ne cesseriez de vous demander si vous pouvez me faire confiance. Vous pourriez décider que je constitue un trop grand risque au cas où le prêtre ne survivrait pas à l’interrogatoire. Je ne tiens pas du tout à vendre une nouvelle fois mon âme à l’Agence ou à être victime d’un accident soudain. Donc, rendez-vous un petit service. Allez rejoindre les autres pour le petit déjeuner. Et rendez-moi un petit service en me laissant prendre tous les risques que je veux pendant l’interrogatoire. Je vous dirai tout ce que j’ai appris.
— Comment puis-je en être sûr ?
— Parce que j’ai besoin de vous. Sans vous, je n’aurais pas fait tout ce chemin. Et j’irai encore plus loin si vous continuez de m’aider. Je suis certain qu’il me dira des choses que je ne pourrai exploiter sans les ressources de l’Agence. Vous avez ma parole. Je vous dirai tout ce que j’apprends sur la confrérie. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qui est arrivé à ma femme et à son père.
Gallagher fit une moue.
— Je sens que je vais regretter tout ça. J’ai votre parole ?
Saul hocha la tête.
— Vous avez toujours joué franc jeu, dit Gallagher. C’est un peu pour ça que je vous ai suivi jusqu’ici. J’espère que vous n’avez pas changé – car dans ce cas vous allez bel et bien avoir un accident. Deux heures. Après, je reviens, que cela vous plaise ou non.
— Ça marche comme ça.
Gallagher s’en alla. Saul attendit suffisamment longtemps pour qu’il soit redescendu puis décrocha le téléphone. Il composa le numéro aussi silencieusement que possible, laissa sonner un coup puis raccrocha. Il se tourna vivement vers le Père Dusseault. Deux heures. Il devait en profiter au maximum. Il déconnecta prestement les électrodes, reboutonna sa chemise mais laissa la perfusion en place. Il souleva le prêtre du lit et prit la bouteille d’amytal de sodium. Il se dirigea vers la porte, réussit à actionner la serrure. De l’autre côté, quelqu’un ouvrit – Drew, alerté par la sonnerie du téléphone. Sans un mot, ils sortirent le père Dusseault dans le couloir puis refermèrent la porte.
Le silence était obligatoire. Le fait que Gallagher eût quitté la pièce ne suffisait pas à protéger Drew et Arlene. Saul avait en effet la certitude que la pièce était sur écoute électronique. Gallagher pensait à tout. Il voudrait un enregistrement de l’interrogatoire, une bande qu’il puisse écouter. En fait, Saul comptait sur ces micros dans la chambre pour que Gallagher puisse quitter la pièce sans problème. Après tout, du point de vue de Gallagher, qu’est-ce que sa présence pouvait apporter du moment qu’il enregistrait tout ce qui se disait ? Mais si l’interrogatoire avait lieu ici, les voix de Drew et Arlene seraient apparues sur la bande et Gallagher les aurait interrogés à leur tour.
Une fois dans le couloir, Saul se sentit découvert. Il eut peur qu’un client ne voie le petit manège des trois hommes. Mais c’était un danger qu’on ne pouvait éliminer. Saul entendit l’ascenseur monter et des voix étouffées. Derrière lui, un verrou s’ouvrit. Drew et lui arrivèrent à sa chambre avec le prêtre, ils ouvrirent la porte et entrèrent au moment précis où une autre porte s’ouvrait dans le couloir pour laisser sortir quelqu’un.
Mais Arlene refermait déjà la porte de la chambre et tirait le verrou tandis que Drew et Saul portaient le Père Dusseault sur le lit. Ils placèrent un oreiller sous sa tête et lui étendirent les jambes.
— Gallagher ne m’a accordé que deux heures.
— Ça n’est pas suffisant, dit Drew.
— Il faudra bien, pourtant.
— Et si Gallagher a mis une équipe pour écouter ce qui se dit dans l’autre chambre ? demanda Arlene. Ils vont bien se douter que vous ne l’interrogez pas. Ils avertiront Gallagher que quelque chose cloche.
— Je ne pense pas qu’il ait une équipe, répondit Saul. Quand Gallagher s’est aperçu que j’avais kidnappé un personnage officiel du Vatican, il a commencé à s’inquiéter. Il était compromis à cause de moi. Si l’affaire tourne mal, il sait qu’il peut perdre son job. Il a déjà peur que le médecin et ses aides n’en sachent trop. À mon avis, personne n’écoute. Il veut tout enregistrer pour son unique bénéfice.
— Autrement dit, nous pouvons vraiment compter sur ces deux heures.
— Un peu moins, maintenant, dit Saul. On ferait bien de se dépêcher.
Drew leva la bouteille de solution d’amytal de sodium. Arlene inséra l’aiguille dans la valve du mécanisme qui menait au bras du Père Dusseault. Saul se pencha sur le prêtre.
— Nous sommes des amis. Vous êtes en sécurité. Vous n’avez rien à craindre. Détendez-vous.
— Détendre…
La voix du prêtre était faible, râpeuse, comme s’il avait la gorge sèche.
— Vous vous sentez en paix. Dites-nous tout ce que nous demandons. Ne gardez rien pour vous. Vous pouvez avoir confiance.
— Confiance…
Saul hésitait, se demandant quelle devrait être sa première question. Il y en avait tant. Mais s’il interrogeait au hasard, il lui faudrait trop de temps pour faire coller toutes les réponses. Il devait construire une séquence dans laquelle les réponses s’enchaîneraient logiquement les unes aux autres.
Mais Drew intervint, allant droit au cœur du problème.
— Savez-vous ce qui est arrivé au cardinal Pavelic ?
— Je l’ai tué… fait brûler son corps.