Œuvres (Pléiade), tome I
Introduction Biographique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
les Illuminations{89}… » — AOÛT : Seul à Paris, comme toujours en cette saison, Paul Valéry écrit à sa femme qu’il cherche à classer ses papiers : « … De toutes mes notes, on pourrait bien tirer une espèce de volume. Mais
ce n’est pas à moi à le faire. Je n’ai aimé que la perfection{90}… » — Il se dépeint entouré de livres ouverts : « … Et tout d’un coup j’en suis épouvanté. En voici un de droit, un d’anatomie, deux d’algèbre, un de mystique, un d’astronomie… Sur chaque table bâille la Connaissance — et
je fais mon Faust au milieu de ce désert hanté de mots{91}… » — Le rêve, l’attention, le temps, le langage, « le détail réel du vivant » sont les problèmes qui le hantent, lui, le plus souvent. — SEPTEMBRE : Du Mesnil, Paul Valéry va voir Monet à Giverny, et fait quelques randonnées à bicyclette avec Ernest Rouart, visitant les cathédrales, Noyon, Beauvais, Senlis « Senlis est une merveille ». — Il commence à s’inquiéter beaucoup de la santé de sa femme : « Quelle détestable nature de se brûler
d’angoisse{92} ! » dit-il à André Lebey. — Le peintre Georges d’Espagnat fait son portrait.
1909
25 JANVIER : Valéry retrouve à un déjeuner ses amis Fourment et Auzillion, Fourment devenu directeur d’un journal politique Le Cri du Var. — Il se passionne pour la photographie. — JUIN : Écrivant à Gide, Paul Valéry se dit si fatigué qu’il n’a pas écrit, « brisé de toutes parts ». Le grave état de santé de sa femme a nécessité une consultation : « Nos six médecins à l’heure dite
sont venus{93}. » Avec eux, il cherche une solution, se persuade qu’il la
trouvera : « … Si je pouvais réussir, ce serait mon œuvre, la seule{94}… » — JUILLET : Edition de La Porte étroite de Gide, au Mercure de France. — Valéry relit du Mallarmé, avec des sentiments « très complexes » : « J’ai cette impression que l’état de civilisation est déjà passé, qui apportait, autorisait, demandait ces extrêmes. C’est étrange comme la suite des temps transforme toute œuvre — donc tout homme — en fragments. Rien d’entier ne survit — exactement comme dans le souvenir qui toujours n’est que débris et ne se précise que par des faux. Relire à distance, c’est essayer de
recoller une verrerie qui fut brisée{95}… » « Je n’en dis pas autant pour mes lambeaux qui vont paraître par les soins de Gide et Drouin comme si j’étais mort depuis dix ans. Ils ont arrangé de leur mieux ces notes prises au hasard
parmi mon paquet{96}… » — Décembre : Cet article qui traite du sommeil et des rêves, paraît dans La Nouvelle Revue Française sous le nom d’Etudes.
1910
JANVIER : Paul Valéry se rend à Valvins pour la pose d’un médaillon sur la maison de Mallarmé. — Il suit régulièrement les cours du Père Hurteaux sur la Somme de saint Thomas. — AVRIL : Après l’incinération de Moréas au Père-Lachaise, il écrit à Pierre Louÿs : « … Dire que je l’ai vu en suspension dans un petit vent de nord-est, hier samedi ! C’est
absurde{97}…» — JUILLET : Aux Ballets Russes, il retrouve Ravel et Cipa Godebski, — ami des Mallarmé, chez qui se presse tout un monde d’artistes et d’écrivains, Odilon Redon, Vuillard, Manuel de Falla, Déodat de Séverac, le romancier anglais Benett, Jean Cocteau, beaucoup d’autres… « Autour d’un piano — raconte Valéry d’une de ces soirées rue d’Athènes — un tas de gens penchés, collés, une mosaïque de dos… Vinès qui ne veut pas encore jouer les dernières études de Debussy, La Cathédrale
engloutie… dont on dit miracles, Ravel pas là{98}… » — AOÛT : Pour se remettre de la coqueluche, Paul Valéry va rejoindre sa mère à Gênes, dans la nouvelle demeure des Cabella, 41, salita Santa Maria delle Sanita : « Revoir Gênes — après 15 ans — m’est très sensible », écrit-il à André Lebey. « J’ai là bien des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence… Il y a des morceaux de jeunesse, des épisodes, des attitudes qui, lorsqu’elles reviennent à la mémoire, ont l’air de choses d’Opéra, de fragments isolés par le cadre d’une scène, défendus contre l’actuel, par un fossé de musique,
et une haie vive de timbres impossibles{99}. » — De Gênes, il gagne Florence où il se dit « étouffant, furieux, martyrisé par les cadavres
d’art{100}… ». — SEPTEMBRE-OCTOBRE : Rentré en France, encore souffrant, il se repose au Mesnil. Pour se distraire, il modèle dans la cire de petites têtes de Mallarmé, de Degas, et de sa fille Agathe, — ou invente pour le guignol de ses enfants quelque version originale d’un Faust. — 6 DÉCEMBRE : Il assiste à la première représentation de la pièce de Pierre Louÿs : La Femme et le Pantin : « A la fin, nous avons acclamé ton
nom{101} », écrit-il à l’auteur absent. — Un des cahiers de cette année est le Cahier B 1910, qui paraîtra en édition facsimilé, en 1924.
1911
11 FÉVRIER : Ravel, rencontré chez les Godebski, dit à Valéry qu’il rêve de mettre en musique des bruits de sirènes et de machines. — 21 FÉVRIER : Visite d’Odilon Redon, Tous les vendredis se réunissent auprès de lui ses amis, peintres pour la plupart, qui dissertent sur l’« Amour et l’amitié ». Valéry accompagne parfois sa belle-sœur Paule Gobillard à ces entretiens du soir. — FÉVRIER : Au sujet du livre d’Albert Thibaudet, La Poésie de Mallarmé, qui ne paraîtra qu’en 1912, mais dont l’auteur lui a déjà soumis le texte, Paul Valéry écrit à celui-ci deux lettres consacrées au « paternel, suprême ami… » : « J’ai connu Mallarmé après avoir subi son extrême influence, et au moment même où je guillotinais intérieurement la littérature. J’ai adoré cet homme extraordinaire, dans le temps même que j’y voyais la seule tête — hors de prix ! — à couper pour décapiter tout Rome… Celui qui m’a fait le plus sentir sa puissance fut Poe. J’y ai lu ce qu’il me fallait, pris ce délire de la lucidité qu’il communique. Par conséquence, j’ai cessé de faire des vers. Cet art devenu impossible à moi de 1892, je le tenais déjà pour un exercice, ou application de recherches plus importantes. Pourquoi ne pas développer en soi, cela seul qui dans la genèse du poème m’intéresse ?… Dans cet état, j’ai connu avidement
Mallarmé{102}… » — Dans cette seconde lettre à Thibaudet, il dit encore : « M. Teste n’a pas de rapport que j’ai voulu avec Mallarmé. C’est un écrit, comme tous les miens, de circonstance. Avec des notes vite assemblées, j’ai fait ce faux portrait de personne : caricature, si vous voulez, d’un être
qu’aurait dû faire vivre — encore Poe{103}… » — MARS : Fourment, alors député du Var, raconte, rue de Villejust, ses souvenirs sur son ancien condisciple, Valéry. — Déjeuner avec Rodin chez Vielé-Griffin. — 18 MAI : Invité par Ravel, Valéry va entendre L’Heure espagnole. — Avec le Père Sertillanges et Jacques Beltrand peintre et graveur, il discute le projet d’une séance des Amis des Cathédrales à Chartres. — JUILLET : « Gide me fait des propositions assez vagues pour que je publie dans sa collection Librairie un
volume de mes antiques proses… Maigre volume{104}… » — 16 AOÛT : Valéry part avec son fils pour Carantec, plage bretonne où l’attendent les Godebski. Claude hurle pour se baigner, et Valéry se plaint « qu’il
l’empêche d’être jeune{105}… ».
1912
2 JANVIER : Mort d’Henri Rouart. — 15 JANVIER : Paul Valéry reçoit la visite de Gaston Gallimard, l’un des éditeurs éventuels de Mallarmé qui, à la demande de Gide, lui a fait aussi des propositions. — 4 MARS : Il écrit à Gide qu’il n’a pas encore mené Gallimard chez les Bonniot, — pour s’entendre sur l’édition des Poésies de Stéphane Mallarmé qui paraîtra l’année suivante à La Nouvelle Revue Française. — 24 MAI : Saint-Léger, venu voir Valéry ; « Edgar Poe et vous, les deux hommes que j’ai le plus souhaité connaître… » — 31 MAI : Lettre de Gide qui demande à Valéry d’envoyer à Gallimard ses poésies « + La Soirée avec M. Teste + La Méthode de Léonard + plus les divers fragments de cette époque, — bref tout ce qui doit entrer dans ce premier volume de ton œuvre ». — 9 JUIN : Pose d’une plaque sur la maison de Mallarmé, me de Rome. — 19 JUILLET : A Gide qui insiste pour qu’il donne ses textes à éditer, Paul Valéry répond : « … Quant à moi, c’est-à-dire au recueil ou herbier de choses séchées, j’y songe, gratte les tiroirs, me dégoûte — et c’est tant mieux — car si je me regrettais, quel surcroît, Seigneur !… Jusqu’ici, je ne vois pas ce volume : ni sa forme, ni sa substance, ni sa nécessité… Puis paraître à deux minutes du Mallarmé, c’est de trois ou quatre façons, épouvantant. Faut-il monter
sur un théâtre qui, après tout et en vérité, n’est pas le mien{106} ? » — 21 JUILLET : Tout en commençant à revoir et numéroter « ses sacrés poèmes », il écrit encore à Gide : « Mon hésitation existe. Mélange très simple de désintérêt, d’orgueil, de fatigue même à songer aux épreuves, de ce mépris, inné chez moi, pour son inachèvement foncier, — et enfin de démolition
moléculaire{107}… » — 23 JUILLET : Il promet enfin à Gallimard ses manuscrits « Je crois, hélas ! que ça y est… » — mais demande à retoucher ses vieux vers, et à en ajouter d’autres pour la publication. C’est ainsi qu’il entreprend cet « exercice » qui sera La Jeune Parque. — « … J’ai songé à écrite une pièce de 30 à 40 vers, et je voyais quelque récitatif d’opéra à la
Gluck ; presque une seule phrase, longue, et pour contralto{108}… » — SEPTEMBRE : Valéry emmène ses enfants à Granville pour les vacances : « Granville me rappelle infiniment Cette, — jusqu’aux 80 escaliers qui se
retrouvent ici{109}… » — 10 DÉCEMBRE : Valéry va à la vente de la Collection Rouart, où il regrette de ne pouvoir acquérir un Degas.
1913
18 FÉVRIER : Gide vient réclamer à Valéry le volume de vers promis à Gallimard. — 2 AVRIL : Concert dirigé par Fauré, Debussy, Vincent d’Indy à l’occasion de l’inauguration du théâtre des Champs-Élysées. Ami d’Auguste Perret, de Vuillard et de Maurice Denis qui l’ont construit et décoré, parent de Gabriel Thomas qui en est l’administrateur, Paul Valéry a suivi de près la construction de ce théâtre, — et il assiste à tous les premiers spectacles qui y sont donnés, avec Diaghileff, Nijinski, Chaliapine, — à la création du Sacre du Printemps de Stravinsky qui soulève des huées. — 17 JUIN : Il va à Saint-Germain suivre un cours de chant grégorien de l’abbé Besse. — JUILLET : Valéry prend ses vacances en Bretagne, à Perros-Guirec, tandis que sa femme, toujours malade, reste à la campagne. Il lui envoie des nouvelles des enfants, — et de ses écrits : « … Le poème ne bouge pas. Il est ensablé. J’ai beau le revoir. Rien n’y fait. Par ailleurs, je me trouve de
plus en plus étrange moi-même… Je ne sais plus mes chemins{110}… » ou encore : « J’éprouve sur les seuils, ou de sable ou de roche, ces vers : « Creuse, creuse, rumeur de soif »… Et je les trouve à peu près bien… L’autre soir, vers la pointe, les lits de galets redescendant après chaque
vague me faisaient la musique dont j’ai essayé de donner l’idée{111}… » — AOÛT : Paul Valéry va chercher sa mère à La Bourboule pour la ramener à Paris où elle fait chaque année de longs séjours auprès de lui. — 14 DÉCEMBRE : Il écrit à Valéry Larbaud pour le remercier de Barnabooth « ce livre vaste et charmant ». « Il est un ange, ce Barnabooth, dont la Richesse
apparaît enfin se tenir à un balcon du ciel, en robe pas surannée{112}… » — 24 DÉCEMBRE : Valéry passe toute la nuit de Noël à imaginer, découper, peindre une cathédrale en carton avec des vitraux de couleurs et une abside dorée où il dispose ses sentons italiens.
1914
17 MARS : Il assiste à la première représentation d’Aphrodite de Pierre Louÿs. — 26 AVRIL : Son ami Pierre Féline lui parle d’une conférence que Fargue vient de faire sur lui « seul poète ». — 25 JUIN : Alexis Rouart donne à Valéry les Sonnets de Degas qu’il vient d’éditer, et que Valéry admire. — Juillet : A propos d’un article de Jacques Rivière sur Rimbaud, Valéry écrit à Gide : « J’ai pu me convaincre que le Mallarmé de 186 et le Rimbaud de 69-70 étaient bien peu éloignés. Il y a eu un moment de croisement… On peut l’expliquer par l’époque. Si l’on veut bien oublier que ces rencontres au contraire la définissent, l’époque !… Eh bien, le vers genre enragé de
Rimbaud, Mallarmé l’a fait quelquefois{113}… » — 14 JUILLET : Pour se rendre dans les Pyrénées-Orientales, où sa femme va faire une cure, Valéry passe par Montpellier : « … Montpellier m’a fait plaisir, j’y serais resté
volontiers{114} » et par Cette : « … Toujours beau, et toujours plus beau, le
cimetière à lauriers roses et cyprès{115}… ». — De La Preste « Station perdue où le rail n’arrive », il écrit à son frète : « Nous sommes ici comme les passagers d’un bateau en quasi-Océan. La pluie et la brume et rien autre… Le pire c’est l’angoisse des rumeurs de guerre… Il est étrange de penser que si la pente s’accentue, dans trois semaines il y aura dix millions d’hommes sous les armes, et la ruine générale commencée. Le résultat à attendre pour quiconque ne correspond pas à l’effort et aux destructions
probables{116}… » — 2 AOÛT : Apprenant la déclaration de guerre, Paul Valéry s’inquiète de n’avoir pas emporté son livret militaire. Il quitte les Pyrénées, et s’installe avec sa famille à Banyuls-sur-Mer, où habite le sculpteur Maillol : « La sensation d’être aussi inutile que cette écume ou ce bleu, m’est dure cent fois par jour », écrit-il à André Fontainas. « … Je crois d’ailleurs à la longueur de la guerre. La libération totale de l’Europe
doit se faire{117}… » — OCTOBRE : Dès que les transports le permettent, il rentre à Paris, seul. « Paris est étrange — A la porte du Bois les grilles sont masquées par des planches. On passe un guichet, et on trouve un beau fossé
bordé de chevaux de frise{118}… » Il retrouve quelques amis, Gide, Ghéon, Copeau.
1915
Paul Valéry s’attend toujours à être mobilisé, et reste à Paris où il passe des journées « monacales », dit-il. « Je travaille autant que mon cerveau capricieux le daigne. C’est le moyen d’échapper à l’obsession de la guerre, et à cette tension vers le lendemain, qui, dès qu’elle ne s’applique à un problème positif dont on s’est chargé, est une usure inutile et
Stupide{119}… » Sans abandonner ses cahiers de chaque jour, il travaille surtout « à arranger, vernir, redorer » ses anciens poèmes, et à construire celui qu’il nomme « ma divinité du Styx ». — JUILLET : Il écrit à sa femme : « Je me trouve énorme de fabriquer péniblement de médiocres vers en ce temps. Au lieu de faire ou projeter des obus. A la fin du monde, il y aura toujours quelqu’un qui ne voudra rien savoir avant d’avoir fini sa partie de dominos… Mais comme il existe un million de manières de démontrer que fabriquer ces durs alexandrins, a précisément la même importance qu’une
vague bataille de vingt corps d’armée… Alors{120}… » — Il dit aussi que ce « labeur » se ressentira toujours de sa bizarre génération par bribes « C’est un acte de volonté, non de désir, et d’une volonté imprécise, encore
qu’obstinée{121}… » — AOÛT : Le Mercure de France publie en une plaquette l’article écrit par Valéry en 1896 La Conquête allemande… Renouant à ce propos des relations avec un ancien ami, Albert Coste, médecin à Montpellier, et auteur d’une thèse sur les Sciences occultes, — Valéry lui donne des éclaircissements sur ses idées : « Mon idéal serait de construire la gamme et le système d’accords dont la pensée en général serait la Musique. » « Ma « philosophie » est individuelle. Elle m’implique tel quel, explicitement. Elle tend donc à une organisation finie, non à une explication ou construction des choses. Méthode plus que système.
Méthodes plus que méthode{122}… »
1916
14 JANVIER : Paul Valéry écrit à Pierre Louÿs : « Le langage des choses de l’esprit est, par nature, désespérant. Des mots comme volonté, mémoire, idée, intelligence, temps… cela suffit pour l’usage. Mais il faut chercher pour trouver des instruments plus déliés… J’ai essayé de faire, pour la notion de temps, une analyse qui le sépare ainsi en notions « pures » qu’on ne puisse plus confondre. Je ne dis pas que j’y ai réussi. Je ne comprends pas que l’on spécule sur ces matières avant ce travail, — c’est pourtant
l’usage{123}. » — MARS : Valéry se croit à la veille d’être appelé aux armées. — 11 MAI : Il déplore de n’avoir pu lire son poème à Louÿs, en même temps qu’à Gide : « L’autre mardi, celui que tu n’es pas venu, j’avais dans ma poche — quelque 300 vers — pour une lecture à vous faire après le dîner. Je les ai lus à André, mais il ne chicane pas. Quel dommage que nos planètes aient la conjonction si malaisée ! Pierre, nous perdons nos vies à ne
pas causer de très près{124}. » — 27 JUIN : Pour ce poème Pierre Louÿs lui a suggéré le titre de Psyché, et Valéry répond qu’il l’aurait pris « si, ni Jean de
La Fontaine, ni Pierre Louÿs n’avaient quelquefois songé à lui{125}… ». — Il travaille plus que jamais à cette œuvre qui comportera des centaines de pages de brouillon.
1917
22 JANVIER : Soir d’hiver glacial. Louÿs vient voir Valéry, qui sous la lampe lit son poème achevé, — au coin d’un pâle feu. Louÿs propose le titre : Iles. — A La Nouvelle Revue Française, Léon-Paul Fargue corrige les épreuves de ce poème, que Valéry a intitulé La Jeune Parque. — 28 AVRIL : Édition originale de La Jeune Parque, — première des œuvres de Paul Valéry publiées par Gaston Gallimard, qui ne cessera de s’attacher à leur rayonnement, et sera leur éditeur attitré. — 29 AVRIL : Léon-Paul Fargue donne une lecture de La Jeune Parque chez Arthur Fontaine : « Heureusement que j’étais dans la coulisse à ne pas me voir… — dit Valéry — sur la figure nue et terrible de l’assemblée… Puis vint le
brouhaha d’hommes et de femmes, les mains, les gants, les mots{126}… » — A la suite de la publication de cet ouvrage « qui fit assez de bruit », Valéry commence à être recherché et sollicité de toutes parts : « Son obscurité me mit en lumière : ni l’une ni l’autre n’étaient des effets de ma volonté. Mais ceci n’alla pas sans m’induire, ou me séduire à me dissiper
régulièrement dans le monde{127}… » — Il fréquente des salons, va presque chaque jour chez Mme Mulpheld, où il rencontre des personnalités éminentes, hommes d’État, diplomates, écrivains, artistes, et toute la haute société parisienne et étrangère. — 21 MAI : Il annonce à Pierre Louÿs son intention de publier, « si La Jeune Parque s’épuise », Le Carmen Mysticum. — 14 JUIN : Répondant à une lettre de Gide sur La Jeune Parque, il dit qu’il a trouvé « après coup, dans le poème fini, quelque air d’autobiographie, —
intellectuelle, s’entend{128}… ». — Il dit aussi de cette œuvre qu’elle est « chose inactuelle » et que la versification même en est « le véritable sujet,
et le véritable sens{129}… ». — 28 JUIN : Paul Souday lui consacre un long article dans Le Temps. — 20 JUILLET : Paul Valéry rejoint sa famille chez les Gide. De longues causeries se nouent dès le matin entre les deux amis. Le soir, Gide fait à haute voix quelque lecture. — 25 JUILLET : A l’insu de Valéry qui se promène au loin, André Gide déclame les Strophes d’Aurore. — A celui qu’il nomme « l’exécutant prestigieux de mes vers », Valéry écrira plus tard : « Les échos de ton récital me reviennent, Claude rouge ou
blême, saisissant ce qu’il peut des étrangetés paternelles{130}… » — En souvenir du séjour à Cuverville, il dédie à Madeleine Gide une ode à L’Hêtre suprême, — bel arbre de la propriété auquel il va « pieds nus faire ses dévotions ». — 8 SEPTEMBRE : Jacques Copeau lui demande de faire une conférence sur Poe au Vieux-Colombier. — 26 SEPTEMBRE : Mort d’Edgar Degas « Chef-d’œuvre de l’esprit humain », pense Valéry. — 15 OCTOBRE : Aurore paraît au Mercure de France. — 5 NOVEMBRE : Gide envoie des vers de Pétrarque qui peuvent s’appliquer à la situation présente de l’Italie, et qu’il a copiés pour la mère de Paul Valéry. Mais Valéry renonce à les communiquer à sa mère « déjà assez bouleversée par le peu que je lui laisse
connaître des malheurs italiens{131}… ». — 11 NOVEMBRE : A son neveu Jean Valéry qui vient d’être mobilisé, il conseille d’acquérir « cette dose contradictoire d’entrain et de fatalisme qui est la plus précieuse chose du monde ». — « Personne ne sait où nous allons et cette ignorance est un don des dieux. L’Europe de ce jour a toute la fragilité d’un individu, maintenant qu’elle a à peu près détruit toute sa façade de durée, et son apparence
immuable{132}… »
1918
30 JANVIER : De sa fenêtre, Valéry voit tomber une bombe dans le jardin voisin : « J’étais en train de regarder venir un astre énorme qui courait droit vers la maison, quand une gerbe d’étincelles a traversé ma vue. Explosion !
et un arbre de fumée sous la lune{133}… » — 23 MARS : Le premier jour des bombardements de la Bertha sur Paris, il va à l’exposition qui précède la vente de la collection Degas. — AVRIL : Redoutant les alertes pour ses enfants, il les éloigne de Paris. — 28 MAI : Il rouvre d’anciens cahiers « qui dorment depuis … ans. C’est là le travail de mes meilleures années. Je dis le travail, et non l’œuvre. L’œuvre y est en puissance, mais mon œil seul peut l’y découvrir. Si jamais je perdais ce petit Stock, jamais je ne le reconstituerais, car il représente des milliers de moments, dont quelques-uns de favorables, — et les autres des emplacements… Je n’ai plus le cerveau de ces notes. Il a fallu l’heure menaçante pour que je regarde ces étrangères
avec émotion{134}… ». — Paris est menacé, et Valéry pense que c’est une terrible attitude que d’attendre un miracle : « Il faut se raisonner pour
reprendre haleine dans cette angoisse galopante{135}. » — JUIN : Il quitte Paris pour suivre M. Lebey qui se réfugie à l’Isle-Manière, dans la Manche. — 5 JUILLET : Il envoie à sa femme un poème Le Rameur « qui témoigne d’un certain métier. Mais visiblement, et trop visiblement, exercice avec ou
contre diverses difficultés{136}… », — et lui demande conseil : « Tu me
diras pourtant ce qu’il te dit{137}. » — 10 JUILLET : Racontant qu’il a récité Le Platane au jardin botanique d’Avranches, « un platane greffé de
quelques vers, dont l’un plutôt roide{138} », — il lui envoie aussi ce poème, écrit « dans cette riche région où l’arbre pousse comme l’herbe… où la
puissance végétale est comme inépuisable{139}… ». — 26 JUILLET : Il joint à une autre lettre La Fausse Morte, — et La Pythie, indiquant les Strophes qu’il préfère : Entends mon âme… et : Mon cher corps… « D’ailleurs, si c’était à recommencer, je ferais toute autre chose. Mais l’ère de la
production hâtive est ouverte{140} … » — Bien qu’il ait achevé là ou écrit plusieurs pièces de vers, il dit qu’il a été coupé de lui-même dans une phase exceptionnelle de production et d’invention musicales : « Sans ces
cataclysmes j’aurais avancé mon affaire poétique{141}. » — Il relit La Fontaine — Climène, Adonis, Psyché — et note à ce propos que « le problème du vers consiste à fuir la prose, et à annexer le plus de richesse significative. Ceci pour le grand vers, et le grand Style. Mais moi, je ne fais
rien{142}… ». Dans le Kapital de Marx qu’il relit aussi, il trouve « des choses très remarquables ». — SEPTEMBRE : Paul Valéry vient en Bretagne où est sa famille. Toute une société parisienne, les Lerolle, Chausson, Arthur Fontaine, Pierre Lalo, Louis Rouart, s’est fixée dans ce village perdu. On déchiffre les communiqués. On attend. On espère. — OCTOBRE : Rentré à Paris avant l’armistice, Valéry décrit l’aspect : « emballant » de la Concorde. Trophées — drapeaux : « Un colonel qui passe dit à sa femme : — Ça sent la victoire… Et c’est vrai… Le ciel est magnifique, noir et d’azur, avec un décor fastueux et sombre de nuées, où passent des panoplies
de rayons{143}… »
1919
20 FÉVRIER : Paul Valéry va chez les Godebski entendre le Socrate d’Erik Satie. Gide est le récitant. — 16 MARS : Les Écrits Nouveaux publient La Pythie. — 12 AVRIL : Conférence de Fargue sur Valéry, chez Adrienne Monnier, dans la librairie des Amis des Livres, rue de l’Odéon, qu’elle anime et dirige avec foi et intelligence. Elle récite Aurore, — André Breton, Le Rameur, — André Gide, L’Insinuant, — et Fargue lit La Soirée avec Monsieur Teste. — 25 MAI : Mort de Geneviève Bonniot, fille de Mallarmé :
« La fin de cette pauvre Geneviève nous a beaucoup remués{144} », écrit Valéry à Gide. — Il se plaint à lui d’être horriblement fatigué « vraiment à l’extrême, — avec la sensation du cerveau qui travaille à contre-
corps{145}… ». — Il fait la connaissance d’Anna de Noailles qui lui dit : « Vous avez des yeux de bourrache éblouie ! » — 6 JUILLET : Dans une lettre à Marius André : « Je vous avoue que je ne m’attendais pas à cette faveur qui accueille, ici et là, mes derniers vers. Je les ai faits de mon mieux, mais en dehors des occupations du siècle et des gens du siècle — comme un devoir vis-à-vis de grandes choses, ou mourantes ou
mortes{146}… » — 14 JUILLET : Paul Valéry assiste au défilé de la Victoire, d’un balcon des Champs-Elysées. En tête du défilé, un chien noir. « Le Kaiser », dit Valéry. — Edition chez Gallimard de La Soirée avec Monsieur Teste. — 18 SEPTEMBRE : Valéry va passer des vacances auprès d’Alexis Rouart, dans les Landes : « J’étudie beaucoup les vagues, les écumes, les
variétés si monotones d’un océan sur le sable{147}… » — De là il va voir Toulet à Guéthary, et Vielé-Griffin en Touraine. — OCTOBRE : L’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci, augmentée de Notes et Digressions, paraît chez Gallimard. — NOVEMBRE : Paul Valéry termine une préface pour Lucien Fabre, et traduit un article de L’Atheneum sur la découverte d’Einstein qui change les lois de la gravitation.
1920
7 JANVIER : Relisant Bossuet et Bourdaloue à M. Lebey, Valéry dit combien ces lectures, poursuivies depuis tant d’années, lui ont servi : « Bourdaloue,
perfection absolue dans le gris. Forme incomparable des classiques{148}… » — 24 MARS : Il va chez Adrienne Monnier à une soirée consacrée à Fargue. — AVRIL : Jacques Rivière venu voir Valéry le trouve devant un « état » du Cimetière Marin « songeant à reprendre, à supprimer, à substituer, à
intervenir çà et là{149}… ». « — Il n’eut de cesse qu’il n’obtînt de le lire, et l’ayant lu, qu’il ne le ravît… C’est ainsi que par accident fut fixée la figure
de cet ouvrage{150}… » — 7 MAI : Charles du Bos en visite rue de Villejust lit ce poème d’une voix caverneuse qui épouvante l’auteur… — et Valéry, à son tour, récite un sonnet de Pétrarque, et du Victor Hugo. — Plusieurs articles ont paru récemment sur lui, — un de Daniel Halévy De Mallarmé à Valéry — un de Charles du Bos sur L’introduction à la Méthode de Léonard de Vinci, — un de Mauriac, qui lui reproche ses critiques sur Pascal, — un de Paul Souday concernant la préface au livre de Lucien Fabre : Connaissance de la Déesse. — Ier JUIN : Le Cimetière Marin paraît dans La Nouvelle Revue Française. — 11 JUIN : On lit des vers de Paul Valéry chez le poète américain Nathalie Barney. — 13 JUIN : Représentation d’Antoine et Cléopâtre, traduit par Gide, et donné par Ida Rubinstein à l’Opéra. — 20 JUIN : On demande à Valéry une préface pour l’édition d’une version inédite de L’Après Midi d’un Faune retrouvée dans les papiers du compositeur Chausson. Mais, se souvenant des volontés expresses de Mallarmé : « A la réflexion — dira-t-il — il m’est apparu que ce serait une sorte d’impiété… Aucune considération ne peut à mes yeux prévaloir contre cette injonction
suprême{151}… ». — JUILLET : Les Odes, illustrées par Paul Véra, paraissent chez Gallimard. — Au sujet d’un article qu’André Lebey va faire paraître dans la revue Connaissance, Valéry écrit à son ami : « Dis que j’ai fait ce que j’ai pu. Que j’ai eu foi dans le scepticisme, ma devise étant Faire sans croire ou Analyse d’abord ! Se refuser tous les mensonges intellectuels, et ne jamais se satisfaire de mettre un mot à la place d’un pouvoir réel. Ma
nature a horreur du vague{152}… » — 31 AOÛT : Édition du Cimetière Marin chez Émile-Paul. — 14 SEPTEMBRE : Paul Valéry part pour la Dordogne, où il fait un séjour chez les Pozzi, et travaille la préface à Adonis que J.-L. Vaudoyer lui a demandée pour les Éditions Devambez. « On a
cherché Adonis pour moi dans tout Bergerac, sans le trouver{153}… » — DÉCEMBRE : Édition de l’Album de Vers Anciens aux Amis des Livres. — Valéry se plaint à son frère des nouvelles conditions de sa vie : « J’avais positivement un instinct très juste de ma résistance, quand je travaillais à loisir, sans envisager la publication et les gens… Dès qu’on met le nez dehors, Paris est la machine qui d’un lapin vivant, fait un feutre en cinq
minutes{154}… »
1921
27 JANVIER : Un article de Valéry sur Verlaine paraît dans Le Gaulois. — 28 JANVIER : Au cours d’un déjeuner, il a avec Vielé-Griffin et Gide une discussion théologique à propos de la pièce de Ghéon, Le Pauvre sous l’escalier, jouée par Copeau au Vieux-Colombier. — 4 MARS : Paul Valéry termine Eupalinos, dialogue de circonstance commandé pour servir de préambule à la revue Architectures : « Il fallait qu’il emplît 115 000 lettres. La forme dialoguée permit d’exécuter ce programme avec exactitude. Rien
de plus élastique qu’un colloque{155}… » Un important fragment de ce dialogue paraîtra dans la N.R.F. — 17 MARS : Dans un plébiscite lancé par la revue Connaissance, Valéry est désigné, par plus de 3 000 voix, comme le plus grand des sept poètes contemporains. — 17 AVRIL : Valéry reproche à Ghéon de l’avoir placé au-dessus de Mallarmé dans un parallèle entre les deux poètes. — 28 AVRIL : Lettre de Rilke à Gide où il exprime son émotion en lisant l’Architecte, et d’autres écrits de Valéry : « … Comment est-il possible que pendant tant d’années, je ne le connusse point ? Il y a quelques semaines, j’ai traduit en plein enthousiasme ces autres paroles véritablement marines, les Strophes du Cimetière Marin… » — Il dit aussi : « J’étais seul, j’attendais, toute mon œuvre attendait. Un jour j’ai lu Valéry, j’ai su que mon attente était finie… » — 18 mai : Soirée consacrée à Paul Valéry chez Adrienne Monnier. Elle dit Le Platane, — Fargue, Le Cimetière Marin, — Gide, des pages d’Eupalinos, et l’acteur Yonnel, Narcisse. — 21 MAI : A Gide encore, Rilke écrit : « … Quelle joie sublime de découvrir une œuvre tout érigée, comme une ville qu’on n’a pas vu construire, et qui déjà eut le temps de s’assimiler au paysage invisible de l’esprit comme si elle y était toujours… » « Toute l’œuvre de Valéry a été bâtie d’après ces nobles préceptes, résultant d’une fière patience qui ne voulait jamais être abrégée ni consolée… » — 2 JUIN : Chez Nathalie Barney, Valéry lui-même lit Le Serpent. — Un jour, se promenant comme il aime à le faire, dans Paris : « Entrée à Notre-Dame — note-t-il — ombre avec pierreries — Grognement des vêpres — Tout le sinistre de la religion réalisée — D’anciens frissons que je m’observe subir — ces antiques lézardes de mon édifice… La prière est peut-être ce qu’il y a uniquement de réel dans une
religion{156}… » — 6 JUILLET : L’Ebauche d’un Serpent paraît dans la N.R.F. — AOÛT : Paul Valéry prend ses vacances à Perros-Guirec avec sa famille. Il voit souvent Maurice Denis qui habite la plage voisine, — et va avec lui visiter la maison de Renan à Tréguier. — 25 SEPTEMBRE : Lettre à Claudel au sujet d’un article de M. Fumet qui les concerne tous deux, et dans lequel Valéry déplore : « l’espèce d’antagonisme qu’il semble introduire entre nous, et que je déteste de toutes mes forces… Il est vrai que
je suis fondé sur un doute, et que vous l’êtes sur une foi{157}… » — 16 OCTOBRE : A Paul Souday qui vient de consacrer son feuilleton à Valéry dans Le Temps, celui-ci avoue préférer « être lu plusieurs fois par un seul,
que de l’être une seule fois par plusieurs{158}… ». Préoriginale de l’Ame et la Danse dans le n° spécial de la Revue musicale : « Le ballet au XIXe siècle », Ier décembre 1921.
1922
19 JANVIER : Valéry souffrant écrit à son frère : « Voici quinze jours que je dors une heure par nuit. L’esprit me travaille et me tue : c’est le principal de mes maux, et si je n’avais cette inquiétude, ce tœdium vitae rongeur qui s’est implanté en moi, ce dégoût trop actif… je serais guéri depuis
longtemps{159}… » — 10 FÉVRIER : Édition originale du Serpent, — 14 FÉVRIER : Mort de M. Lebey. Valéry s’inquiète de se trouver sans situation fixe, et redoute les autres possibilités « … les Lettres, avec les libertés, les
dangers, les incertitudes infinies{160}… » — Il part pour le Midi. — 29 MARS : Recevant le discours sur Pétrarque de Jules Valéry, il répond : « J’ignorais que ce grand poète eût vécu à Montpellier, et qu’il eût fait son droit… Pétrarque est un grand bonhomme. Il a tiré du sonnet presque tous ses effets, et, à mon avis, c’est un père de la poésie française… En revanche, Dante n’a rien donné aux Français… Je lis Le Paradis par bribes. Il se trouve que le Style de ce langage touche de près à certaines visées que j’ai ou j’ai eues. Une manière de versifier l’abstraction dont j’ai usé un peu dans Le Cimetière Marin, sans me douter que j’effleurais une illustre
manière{161}… » — AVRIL : Il refait les derniers vers du Serpent. — Conférence de Charles du Bos sur Valéry, avec lectures de poèmes. — MAI : Un Hommage à Paul Valéry paraît dans Le Divan, avec des articles d’Anna de Noailles, Henri de Régnier, Gide, du Bos, Mauriac, J.-L. Vaudoyer, Vielé-Griffin, Francis de Miomandre, Fontainas, Lucien Fabre, etc. — 14 JUIN : Valéry assiste à la représentation du Saül de Gide. — 25 JUIN : Édition originale de Charmes — « Le Journal du Peuple (Jouhaux) me fait un beau
panégyrique{162}. » — SEPTEMBRE : De Blonville où il est l’hôte des Bassiano, Valéry écrit à sa femme que la préface d’Eurêka ne bouge guère : « Quant aux vers, c’est comme si je n’en avais jamais fait. Rien plus
étranger à moi. Quel drôle de cerveau{163} … » — Lettre sur La Jeune Parque adressée à Aimé Laffont, auteur d’un livre sur Paul Valéry : « … Ce poème est l’enfant d’une contradiction. C’est une rêverie qui peut avoir toutes les ruptures, les reprises et les surprises d’une rêverie. Mais c’est une rêverie dont le personnage en même temps que l’objet est la conscience consciente. Figurez-vous que l’on s’éveille au milieu de la nuit, et que toute
la vie se revive et se parle à soi-même{164}… » — OCTOBRE : Valéry se rend à Londres pour la pose d’une plaque en l’honneur de Verlaine et Rimbaud. Il fait une causerie chez Lady Colefax, et passe une journée chez Conrad. — NOVEMBRE : Conférences en Suisse. A Genève où il est reçu par les Bellettriens, il parle de la Poésie et du Langage, — à Zurich, de la Crise de l’Esprit. Avant cette conférence à l’université, le consul remet à Paul Valéry un panier de fruits adressés par Rainer Maria Rilke « qui ne peut venir, et
s’excuse avec des pommes{165}… ». A Lausanne, et à Neufchâtel — où il improvise une brève oraison funèbre pour la mort de Proust qu’il vient d’apprendre, — il parle de Mallarmé.
1923
2 JANVIER : Visite à Anatole France. Valéry et lui s’entretiennent de Racine,
Pascal, Vigny : « Pascal éreinté à deux{166}… » — France dit à son futur successeur qu’il a bien parlé de Racine. — 14 FÉVRIER : Valéry part pour Bruxelles ; dans le train, il lit un livre d’Einstein. Conférence sur la Poésie pure, — une autre sur Baudelaire, les influences qu’il a subies, Poe, Delacroix, Wagner ; —celles qu’il a eues, sur Mallarmé par l’intelligence, sur Verlaine par la musique, sur Rimbaud. — J. E. Blanche fait le portrait de Paul Valéry. — 8 AVRIL : Édition originale d’Eupalinos (précédé de l’Ame et la Danse). — Ier MAI : De Montpellier, Valéry remercie Paul Souday de son article récent, et lui dit que s’il n’avait pas été astreint aux exigences d’une œuvre de commande — Eupalinos — il aurait « essayé de faire voir que la pensée pure et la découverte de la vérité en soi ne peuvent jamais aspirer qu’à la découverte ou à la construction de quelque
forme{167} ». 9 MAI : Gabriel Hanotaux l’incite à briguer à l’Académie le fauteuil de Delcassé qui vient de mourir. — 22, 23 et 25 MAI : Conférences de Paul Valéry au Vieux-Colombier. — JUIN : Un important article de Thibaudet sur la poésie de Paul Valéry paraît dans La Revue de Paru. — 15 JUIN : Il reçoit le prix des Peintres, fondé par Ambroise Vollard. — 11 AOÛT : Il est nommé chevalier de la Légion d’Honneur, et l’apprend à Châteauneuf-les-Bains en Auvergne, où il est avec sa femme et son fils François. Ils vont chez leurs amis Léouzon-le-Duc, au château de Chazeron. — SEPTEMBRE : Séjour en Dordogne. — OCTOBRE : Valéry écrit un article sur Mallarmé pour Les Nouvelles Littéraires : « Ecrire sur Mallarmé est
pour moi un supplice bizarre{168}… » — 16 OCTOBRE : A Londres, il descend chez Mme Alvar qui reçoit beaucoup d’artistes : « … Ravel siffle en se rasant dans la chambre à côté. Compose-t-il ?… Moi, je ne fais aucun bruit avec mes réflexions, entre la houille grasse qui fume et flambe, et mon
tabac… Ma main armée devant moi, obéit aux mots{169}… ». Conférences sur Baudelaire et sur Victor Hugo à l’Institut de Londres : « L’idée m’est venue ce soir-là de considérer la production de Hugo dans son progrès
technique qui fut incessant{170} », dit Valéry, et il indique les facteurs de ce progrès : « longévité, et puissance de travail ». — 5 NOVEMBRE : Chez Boni de Castellane, il rencontre le maréchal Joffre et échange avec lui quelques mots.
1924
14 JANVIER : Edition originale des Fragments sur Mallarmé, chez Ronald Davis. — Conférences, — à Paris : Valéry compare l’homme du Moyen
Age et l’homme de la Renaissance « où commence l’Européen{171} », — à Montpellier, à Nîmes. — Il est assez mal portant, et se plaint de ne pouvoir travailler : « J’ai comme perdu le fil du travail. Tout me rebute. L’ennui de la littérature, et des littérateurs… et, pour m’achever, un solo de violon dans
l’espace Fournarié, me tord les nerfs{172}… » Il habite alors chez son frère, 1, rue Fournarié, à Montpellier. — FÉVRIER : Il se repose à Vence, où il ne fait que de la peinture, dit-il. — 19 FÉVRIER ; A la demande du prince Pierre de Monaco, il donne à Monte-Carlo une conférence intitulée : Situation de Baudelaire. — Rilke lui envoie un manuscrit « vêtu de veau », qui contient la traduction de seize poèmes de Charmes, copiés ou comme dessinés de sa main en caractères gothiques allemands, — lui dédiant « cette somme de consentement, d’obéissance, et d’activité parallèle ». — MAI : Conférence sur Léonard de Vinci à Bruxelles. Dans le train Valéry rencontre Jacques Copeau qui lui demande de traduire pour son théâtre une œuvre de
Shakespeare : « Je choisis Macbeth{173} » répond Valéry, mais il ne le fera pas. — AVRIL : De Genève, il va à Sierre où l’attend « l’ami inconnu » : « Je passais, vous m’avez arrêté sur la route d’Italie, et recueilli pour quelques instants », écrira-t-il. — Il dépeint Muzot où vit Rilke : « … Un très petit château terriblement seul, dans un site de montagnes assez tristes, des chambres antiques et pensives aux meubles sombres, aux jours étroits : cela
me serrait le cœur{174}… » Et Rilke plante un saule « en souvenir de cette solitude à deux ». — 9 et 11 AVRIL : Valéry fait deux conférences à Milan. — 13 AVRIL : Gabriele d’Annunzio vient le chercher et l’emmène à folle allure à Gardone. Il lui témoigne une amitié extrême. — 20 AVRIL : De Rome, Paul Valéry le remercie : « Je ne peux te dire combien j’aime ton
accueil, ta prodigieuse puissance, ta personne comme illimitée{175}. » — Il fait au Circolo di Roma deux conférences dont l’une sur Vinci, que préside la sœur du roi d’Italie. Avec Mussolini, il s’entretient dans sa langue de la situation intellectuelle présente. — Il écrit à sa femme : « J’ai vu hier l’office à Saint-Pierre… J’ai vu ce matin défiler les fascistes qui allaient acclamer Mussolini. Puis j’ai vu le Guignol sur le quai, qui m’a bien amusé… Ces trois choses sont toute Rome. Et Rome le théâtre de choix de
la Comédie humaine et divine{176}… » — Il s’arrête à Gênes au retour : « content et ému de retrouver ma vieille Gênes. Tout me parle ici. Je préfère
ceci à toutes les Rome{177}… ». — 2 MAI : Conférence à Toulon. — 17 AVRIL : Conférence à Madrid, à Barcelone. Passant par l’Escorial, il note : « Vue magnifique à l’aurore. C’est d’un vaste ! Beauté du granit et du nu. Couleur extraordinaire, formidable, un peu sulfureuse, et le tout est plat
comme la belle peinture{178}… » — Il est reçu par le poète Ortega y Gasset. — 20 JUIN : Édition originale de Variété chez Gallimard. — 24 JUIN : Conversation de Valéry avec Bergson qui dit avoir « fait sa table rase en 90 » et commencé de se faire un système en étudiant la mémoire. Valéry remarque, lui, qu’il s’est mis à sa propre philosophie deux ans après, en 1892 : « Et comme méthode je ne me suis fié qu’à ma manière de voir les
choses mentales — ayant une sorte de répulsion pour les documents{179}. » — Il s’occupe de la prochaine publication de la revue Commerce, cahiers trimestriels qu’il dirige avec Valéry Larbaud, et Léon Paul Fargue. — SEPTEMBRE : Il séjourne à Deauville chez la princesse de Bassiano, fondatrice de cette revue. — Édition originale du Cahier B 1910, en facsimilé. — 12 OCTOBRE : Mort d’Anatole France, Paul Valéry lui succède comme Président du Pen Club, de 1924 à 1934. Il le sera de nouveau après la Libération et jusqu’à sa mort. — 21 NOVEMBRE : Paul Valéry pose sa candidature à l’Académie française, au fauteuil d’Haussonville.
1925
Il fait des conférences à Lyon, à Nice, — et va se reposer chez la comtesse de Béhague, dans sa propriété de la Polynésie, à l’extrémité de la presqu’île de Giens, dont les décors — îles, rochers, arbres — servent de thèmes à ses gravures. — MARS : Dans une lettre à Fourment, il raconte une visite à Bourget : « Nous avons beaucoup parlé du Disciple et je me rappelais à part moi un temps fort reculé où tu lisais ce livre, et me le prêtais. C’est hier et
c’est à l’infini{180}… » — 22 AVRIL : Séance du Comité de Coopération intellectuelle à laquelle Valéry fait une communication « qui semble amuser ces messieurs augustes ». — 26 AVRIL : Après avoir lu l’ouvrage sur le rayonnement du physicien Charles Henry, il lui écrit : « … Vous avez senti l’aiguillon de la relativité et entrepris de pousser la volonté de rendre entièrement réciproques toutes les données, non seulement physiques, mais sensorielles et psychiques jusqu’à la limite. Rien ne pouvait m’attacher davantage, car la pensée de toute ma vie fut d’essayer de me représenter cette relation symétrique générale, et d’en tirer les conséquences
applicables à la culture et même à l’art{181}. » — 4 JUIN : Mort de Pierre Louÿs que Valéry n’avait pas vu depuis des années. — 12 JUIN : Répondant à la proposition d’Émile Borel, alors ministre de la Marine, Paul Valéry se met en route avec l’escadre sur le cuirassé Provence pour un voyage en Méditerranée. « Je ne puis te raconter tout ce que j’ai vu — écrit-il à sa mère. — Bastia au passage, Monte-Christo, Naples, Alger et puis ma mer… J’ai pu suivre toute la route et les manœuvres… et souvent dès cinq heures du matin, j’étais sur la passerelle de l’Amiral. Nous avons été coulés deux ou trois fois par les sous-marins au large de l’Espagne… C’est très curieux
de vivre la mer avec des rites militaires{182} ». — 12 JUILLET : De retour à Paris, il fait ses adieux à Gide qui part pour le Congo. — 7 SEPTEMBRE : Après une visite à Claude Monet opéré de la cataracte, Valéry note « qu’il raconte ses yeux. Au moment où on lui enlevait le cristallin, un cercle bleu
lui apparaît{183}… ». — 17 OCTOBRE : Visite académique au maréchal Joffre. — 24 OCTOBRE : L’abbé Brémond intitule son rapport à l’Académie française : Poésie pure. D’où s’élève une querelle entre poètes, critiques et esthéticiens. Ce terme de poésie pure choisi par lui pour s’appliquer à la poésie de Valéry. — 12 NOVEMBRE : Le maréchal Foch conseille à Valéry une tactique de la dernière heure, en se présentant au fauteuil d’Anatole France : « Vous foncez entre les deux Bérard… » — 19 NOVEMBRE : Paul Valéry est élu à ce fauteuil. Tandis que le scrutin commence à se dérouler, il corrige les épreuves d’une nouvelle édition de La Jeune Parque « à cette
même place et table où je l’ai tant travaillée il y a dix ans{184}. » Puis « vague, mélancolique, et considérant une partie nulle, je suis descendu à pied vers la Seine. Sur le quai… je me suis vu saisi par un bras nerveux.
C’était Boyslève et l’heureux succès{185}… ». — 21 NOVEMBRE : Mariage de Claude Valéry avec Madeleine Cosson à l’église Sainte-Clotilde. — 7 DÉCEMBRE : Valéry part avec sa femme, pour faire un voyage de conférences en Hollande.
1926
5 JANVIER : Edition de Vers et Prose, illustrée par Pierre Laprade. — 14 JANVIER : Mort de René Boyslève. — FÉVRIER : Conférence de Valéry à Monaco. Il visite l’aquarium et s’émerveille : « Rien de plus admirable que les murènes. Tête si petite, si fine, et le corps fluide comme un
ruban{186}… » — Édition des Poésies de Paul Valéry parues dans La Conque. — MARS : Édition originale de Rhumbs, au Divan. — AVRIL : Première édition du Narcisse, chez Stols. — La revue Capitale consacre un volume à Paul Valéry, qui contient des études d’Émile Borel, Valéry Larbaud, Massis, Benjamin Crémieux, Paul Souday, Miomandre… — ainsi qu’une lettre inédite de Valéry lui-même, sur la poésie, l’inspiration, et le travail du poète : « Mes vers n’ont eu pour moi d’autre intérêt direct que de me suggérer bien des réflexions sur le poète… L’art des vers par bonheur, n’est pas un art certain… Un rien fait naufrager un beau poème, compromet l’accomplissement, brise le charme. Le cerveau des poètes est un fond de
mer où bien des coques reposent{187}. » — JUIN : Exposition Berthe Morisot. Paul Valéry intitule Tante Berthe la préface qu’il a écrite pour le catalogue de cette exposition. — A la bibliothèque de l’Institut, il rencontre Bergson qui lui parle de Rhumbs : « … Et revient à son image de tangentes
à la pensée, qu’il voit dans ce recueil{188}… » — Il fréquente toujours des mathématiciens, des savants. A Jean Perrin il demande « des nouvelles de la
lumière{189}… ». — 25 JUIN : Rilke termine la traduction du Narcisse. — JUILLET : Valéry va à une réunion de la Coopération intellectuelle à Genève, et assiste à la séance d’entrée des Allemands : « … Impression nulle ou
énorme, suivant que je me consulte{190}… » — AOÛT : Il est nommé officier de la Légion d’Honneur. — Il passe les vacances avec sa famille chez son ami Julien Monod, à Anthy, au bord du lac Léman. — 13 SEPTEMBRE : De Lausanne, Rilke traverse le lac pour venir le voir : « Tout en errant parmi les troncs et les plantes — écrira Valéry — arrachant çà et là une feuille, nous confrontions, mêlions et distinguions nos sentiments sur la poésie. Quels moments de liberté, d’offres de réciproque, ces moments du dernier
septembre de sa vie{191}… » — 20 SEPTEMBRE : Visite de Valéry à Claude Monet qui raconte ses souvenirs sur Daumier, Diaz et Bazille : « Bons ou mauvais, je n’aime pas les souvenirs — disait Valéry. Les mauvais sont pénibles. Les meilleurs sont les pires. Je crains de me revoir et je fuis ce qui
fut{192}. » — OCTOBRE : Il se rend à Vienne où il fait une conférence, — une autre à Prague : « Perdu à l’étranger dans la langue ignorée. Tous se
comprennent et sont humains entre eux. Et toi, non, et toi, non{193}… » — Conférences à Berlin à l’ambassade. Au Pen Club, Valéry évoque ses Souvenirs littéraires. La salle est comble, Einstein au deuxième rang. « Soirée chez M. Deutsch… Le Tout-Berlin… » — 7 NOVEMBRE : La traduction par Rilke de Tante Berthe, que lui a fait connaître Charles du Bos, paraît dans le Neue Zurcher Zeitung, — dernière publication du vivant de Rilke. — 30 NOVEMBRE : Édition du Cimetière Marin, illustré de sept eaux-fortes originales de l’auteur. — 20 DÉCEMBRE : Édition hors commerce de Quinze lettres de Paul Valéry à Pierre Louÿs écrites entre 1915 et 1917, recueillies et publiées par Julien Monod, grand ami et admirateur de Valéry qui l’appelle son « ministre » et lui confie le soin de sa correspondance d’affaires. Sous le nom de Valéryanum, Julien Monod constituera une importante collection d’éditions rares et de manuscrits, et une très complète documentation. — 29 DÉCEMBRE : Mort de Rainer Maria Rilke.
1927
27 JANVIER : Conférence du R. P. Gillet sur Valéry et la métaphysique. — 30 JANVIER : A ce sujet, Valéry lui fait quelques remarques : « Je crois n’avoir jamais prononcé le mot Devenir. Quant à l’agnosticisme, ce n’est point en moi un principe à priori, — mais l’apparence moyenne que revêt un homme qui ne peut s’empêcher d’éprouver de son mieux ce qu’on lui propose de penser… Quant à la foi, que dire ? — Je ne la cherche ni ne la fuis. J’ai
cherché à m’en faire une idée précise{194}. » — 31 JANVIER : Paul Valéry préside un banquet en l’honneur de Jean Perrin, auquel assistent Langevin, Émile Borel, Brunschwig « qui me cite dans tous ses livres… J’ai beau me
défendre d’être philosophe{195} !… », dit-il. Il s’affecte de voir vendre publiquement ses lettres adressées à ses amis : « On me fait l’honneur de
me traiter en mort{196}… » — 28 FÉVRIER : Édition de L’essai sur Stendhal. — 17 MARS : Colloque avec le général Weygand, chez Abel Bonnard : « Je lui résume mes idées. Il en convient mais réserve les questions de
défense{197}. » — 25 AVRIL : Quatre lettres au sujet de Nietzsche paraissent aux Cahiers de la Quinzaine. — 18 MAI : Mort de la mère de Paul Valéry, à Montpellier : « … Je voudrais écrire un petit recueil sur elle, pour moi
seul… Per essa, toccavo al Settecento venezian{198}… » — 20 MAI : Enterrement à Cette. — L’abbé Bremond dit à Valéry : « Vous êtes de plus
en plus intellectualiste. — On va vers la Bêtise ou vers l’intellect{199} », lui répond Valéry. — JUIN : Il achève son discours pour sa réception prochaine à l’Académie française, — et a lui-même dessiné, d’un serpent enroulé, la garde de son épée. — 23 JUIN : Réception sous la Coupole. Le discours de Paul Valéry sur Anatole France, dont il ne cite pas une seule fois le nom, surprend l’auditoire. — Gabriel Hanotaux le reçoit et lui répond. Ses parrains sont Jules Cambon et Henri de Régnier. — 16 JUILLET : Mariage d’Agathe Valéry avec Paul Rouart, fils de l’éditeur de musique, Alexis Rouart, — célébré à Juziers par le chanoine Mugnier, ami de Paul Valéry. — AOÛT : En visite à Solesmes, Valéry suit les offices bénédictins, s’entretient avec les pères, et partage le repas des moines au réfectoire. Il note en partant : « Adieu à mes deux pères, dont l’un a ciré mes souliers ce
matin et me l’avoue en riant{200}… » — 27 AOÛT : Par décision de son conseil municipal, la ville de Cette devient Sète suivant l’orthographe étymologique d’où se dégage la signification que lui avaient donnée ses premiers habitants : « Mont que l’on aperçoit de loin dans la mer. » — Valéry qui va souvent à l’Observatoire de Meudon remarque « ce dôme
dans une nuit molle, sans astre et transparente{201}… ». — OCTOBRE : Voyage en Angleterre : il se rend à Londres, Oxford, Cambridge. —10 NOVEMBRE : Il prononce un discours à l’occasion de l’inauguration d’un monument à Émile Verhaeren, dans les jardins de Saint-Séverin. — 25 NOVEMBRE : Conférence aux Annales. — 27 NOVEMBRE : Henri de Montherlant demande à Valéry d’être son témoin dans un duel contre Philippe Barrés, duel qui n’aura pas lieu. — 12 DÉCEMBRE : A l’Académie, Valéry suscite un incident en proposant une manifestation pour la mort de Thomas Hardy. Il l’emporte avec quelque difficulté, et rédige un texte que l’on envoie à Lord Crew.
1928
10 JANVIER : Valéry assiste à un conseil de la Bibliothèque Nationale. — 21 JANVIER : Rencontrant le père Teilhard de Chardin, il lui dit que s’il avait à choisir entre spiritualisme et matérialisme « deux thèses vaines » — c’est la seconde qu’il choisirait « Car le spirituel est la doctrine qui demande le
moins d’esprit{202}… ». — Au cours d’un déjeuner de philosophes, Brunschwig qualifie Valéry de « Poincaré artistique ». — 28 JANVIER : Après une réunion de la Société de philosophie où il a parlé de la Création artistique, Valéry note : « Plus me chaut le faire que son objet. C’est le faire qui est l’ouvrage, l’objet à mes yeux, — capital — puisque la chose faite n’est plus que l’acte de l’autrui. Cela est du Narcisse tout pur… Et, paradoxe, je dis : Rien de plus stérile que de produire. L’arbre ne grandit
pas pendant qu’il pousse ses fruits{203}… » — 17 FÉVRIER : A l’occasion d’une conférence à Bruxelles, il est reçu à Laeken par la reine Elizabeth : « Éclairée par le feu, bizarrement illuminée par les sautes de flamme… Je parle, parle, Verhaeren, d’Annunzio, musique, Wagner, Moi, Dessin… Une
heure de conversation dans le salon vaste{204}… » — 22 FÉVRIER : Conférence de Foulon de Vaulx sur Paul Valéry. — 24 FÉVRIER : A la Sorbonne, Gustave Cohen fait une leçon sur Le Cimetière Marin : « … Figure bizarre que je me fais. Il me demande à la fin de parler… Je termine