Le pouvoir rhétorique
2 - L'éthique fondée sur la fin de la conviction
Imaginons que nous soyons porte-parole d’une grande cause humanitaire : par exemple, la lutte contre la faim dans le monde. De notre capacité à sensibiliser les citoyens, à mobiliser leur intérêt, à les mettre en mouvement, bref, à les convaincre, dépend la vie de femmes et d’hommes confrontés à la famine. Pouvons-nous vraiment, dans ces conditions, nous priver de quelque outil rhétorique que ce soit ? Est-il acceptable de nous détourner d’un procédé qui nous semble manipulatoire, alors même qu’il pourrait nous permettre de faire prévaloir notre proposition ? Pour le dire plus brutalement encore : la sauvegarde de notre éthique personnelle justifie-t-elle le sacrifice de plusieurs milliers de vies humaines, faute d’être parvenu à emporter l’adhésion ?
En outre, dans les faits, nous possédons rarement le monopole de l’effort rhétorique. Lorsque nous voulons convaincre nos auditeurs, d’autres cherchent, en parallèle, à les convaincre du contraire. Et il y a fort à craindre que ces contradicteurs ne se priveront pas, eux, d’utiliser toutes les armes à leur disposition. Amputés volontairement d’une partie de nos atouts, comment pourrions-nous avoir le dessus ? Certes : il arrive que David triomphe de Goliath. Parfois, nous l’emporterions. Même en renonçant à tout un pan de notre arsenal. Même contre un adversaire n’ayant, lui, aucun scrupule. Mais parfois, nous échouerions. Sommes-nous prêts à prendre ce risque ?
Derrière ces interrogations, nous commençons à percevoir les limites d’une éthique de l’orateur centrée sur les moyens… ainsi que les contours d’un tout autre positionnement.
2 - L’ÉTHIQUE FONDÉE SUR LA FIN DE LA CONVICTION
Une deuxième réponse au dilemme éthique posé par la rhétorique consiste à cesser de nous interroger sur les procédés que nous mettons en œuvre, pour nous focaliser plutôt sur l’objectif que nous poursuivons. Est-il juste et bon ? Positif pour les individus auxquels nous nous adressons ? Voire conforme à l’intérêt général ? Car si tel est le cas, si notre dessein est noble, les moyens de le réaliser ne deviennent-ils pas acceptables ? Cette ligne de raisonnement nous mène droit vers une éthique fondée sur la fin de la conviction. Elle consiste à s’autoriser tous les procédés, même les plus litigieux, pour emporter l’adhésion. À une condition cependant : que nous soyons convaincus qu’en convainquant nous ferons le bien. La fin justifiera les moyens, à condition qu’elle soit louable.
Ce positionnement éthique possède de nombreuses vertus. Il nous extirpe de la distinction inconfortable, et peut-être même insurmontable, entre procédés honorables et manipulatoires. Il nous dépêtre de la raideur inhérente à l’éthique centrée sur les moyens, en nous laissant libres de choisir les outils qu’il nous semble légitime d’employer dans une situation donnée. Surtout, il nous donne l’opportunité de nous adapter aux contraintes du monde réel, en répliquant trait pour trait à la rhétorique de nos adversaires. Ainsi formulée, l’éthique centrée sur la fin de la conviction semble s’imposer comme notre seule option raisonnable. Hélas, elle ne vient pas sans poser, elle aussi, de grandes difficultés.
Cette approche implique, en effet, de reporter l’intégralité du jugement éthique sur les individus. Ce sont les oratrices et les orateurs, seuls, qui décident si la fin poursuivie leur semble bonne. Et, donc, si elle justifie tous les moyens, fussent-ils manipulatoires. Or, à partir de là, il n’y a plus aucun garde-fou. Les pires atrocités peuvent être commises par des individus convaincus, dans leur logique corrompue, de faire le bien. Imaginons que nous croyions dur comme fer qu’une partie de la population devrait être exterminée, parce qu’elle menacerait l’harmonie de notre société, l’intégrité de notre culture, voire la pureté de notre sang. Nous pourrions alors étayer notre plaidoirie par tous les procédés rhétoriques disponibles, y compris les plus crapuleux. De notre point de vue, nous ne ferions rien d’autre qu’agir dans l’intérêt général. Si nous nous en remettons à l’idée que tous les moyens sont justifiés dès lors que la fin est considérée comme louable, nous n’avons d’autre choix que d’accepter une telle conséquence. Or, celle-ci n’est pas seulement dommageable d’un point de vue éthique. Elle l’est également sur le plan pédagogique.