Le pouvoir rhétorique
I - L'art de malmener la logique
Déloyauté. Le terme est aussi repoussant qu’imprécis. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous faut donc commencer par en cerner les contours. Comprendre à quel moment, et pour quelles raisons, les raisonnements deviennent frauduleux. Nous devrons, pour cela, nous pencher brièvement sur les grands principes de la logique. C’est elle qui, malmenée, nous entraîne irrémédiablement vers la sophistique.
1 - SOPHISMES ET PARALOGISMES
En langue française, les arguments fallacieux sont désignés, la plupart du temps, sous le terme de « sophismes ». Il s’agit d’une référence à la Grèce antique. On appelait « sophistes » les professeurs qui faisaient commerce de leur sagesse. Ils enseignaient notamment l’éloquence, et prétendaient être capables de convaincre n’importe qui de n’importe quoi, sans le moindre égard pour la vérité. Telle est du moins la vision qui nous a été transmise par Socrate et ses héritiers, qui en étaient les adversaires directs. Depuis, la recherche historique a mis en évidence une réalité
beaucoup plus contrastée 2. Peu importe, pour nous : en rhétorique, le terme est resté. On trouve parfois également le mot paralogismes, mais sa signification est légèrement différente : il renvoie aux erreurs involontaires de raisonnement, que chacun est susceptible de commettre au quotidien. Entre ces deux dénominations, il y a donc une différence d’intention : alors que le paralogisme se trompe, le sophisme trompe. Quant à la langue anglaise, elle utilise un terme beaucoup plus neutre historiquement : les logical fallacies.
La littérature sur cette question est particulièrement abondante. De nombreux ouvrages ont cherché à répertorier, classifier et analyser les
principaux sophismes 3. On trouve par ailleurs, sur Internet, pléthore d’infographies et de vidéos prétendant donner une liste vulgarisée des arguments fallacieux. Hélas, du point de vue de la rhétorique mise en pratique, ces propositions tendent souvent à se révéler trop rigides. Plusieurs procédés argumentatifs y sont disqualifiés en bloc comme « sophistiques », alors même qu’il existe des situations dans lesquelles il nous semble parfaitement justifié d’y avoir recours. Contentons-nous de prendre deux exemples. Dans toutes ces classifications, l’objection ad personam est considérée comme un péché capital. Le fait de discréditer un interlocuteur afin de ne pas avoir à réfuter ses arguments constituerait une faute impardonnable, plongeant son auteur dans l’indignité pour l’éternité. Il s’agit, nous en convenons, d’un procédé très agressif. Pourtant, nous l’avons vu : en certaines circonstances, l’objection ad personam peut se révéler pertinente. Jamais décisive, il est vrai. Mais recevable, néanmoins. Il en va de même pour l’utilisation des émotions. Pour cette littérature, chercher à émouvoir son auditoire serait profondément déloyal. Or, de notre point de vue, il s’agit, au contraire, d’une dimension inhérente à la rhétorique : le pathos. Certes, jouer sur les affects peut parfois se révéler manipulatoire. Mais nous avons montré que l’utilisation des émotions pouvait également se révéler légitime, et parfois également même nécessaire, pour amener les auditeurs à prendre conscience d’une réalité qui
leur échappe 4.
Dans ce livre, nous envisagerons les sophismes au sens le plus restrictif du terme, comme des procédés argumentatifs violant une ou plusieurs règles de la logique. Habilement utilisés, ils permettent de conférer l’apparence de la rigueur à des raisonnements fautifs ou corrompus. En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous devons absolument apprendre à les repérer. Sans quoi, notre forteresse devient poreuse : à tout moment, nous risquons de laisser notre adhésion se faire capturer par une argumentation frauduleuse.