Le pouvoir rhétorique
1 - Identifier les questions dangereuses
Cette scène, toutes les oratrices et tous les orateurs en ont fait le cauchemar. Lorsque nous devons prendre la parole, bien sûr, nous craignons de n’être pas assez bons, de bafouiller, d’avoir un trou. Avec l’expérience ces angoisses s’atténuent. Nous prenons progressivement confiance en notre capacité à préparer et prononcer une intervention. Encore nous reste-t-il à survivre à la séance de questions. C’est elle, souvent, que nous appréhendons. Nous avons peur d’être contestés, malmenés ou, pire, attrapés en flagrant délit d’ignorance. Le public nous apparaît comme un peloton silencieux d’où, à n’importe quel moment, un coup de feu pourrait venir nous foudroyer. Rassurons-nous, cependant. Comme pour toute situation rhétorique, il existe des techniques sur lesquelles nous allons pouvoir nous reposer.
Que nous nous trouvions dans le cadre d’une conférence, d’une présentation en réunion, d’un entretien face à plusieurs examinateurs, voire d’une interview : notre premier enjeu sera de parvenir à identifier les questions dangereuses. Celles qui, précisément, appellent une réponse stratégique.
1 - IDENTIFIER LES QUESTIONS DANGEREUSES
Remarquons tout d’abord qu’une séance de questions est un exercice hybride. Ce n’est ni une conversation ni un débat, puisque la répartition de la parole y est gravement déséquilibrée. Ce n’est pas non plus un discours, puisque nous interagissons en permanence avec des interlocuteurs. Dans ce contexte particulier, les questions susceptibles de nous mettre en danger peuvent prendre deux formes très différentes, selon qu’elles relèvent de la malveillance, ou nous confrontent à notre ignorance.
Commençons par les questions malveillantes, celles qui visent, intentionnellement, à nous faire trébucher. Leurs auteurs ne souhaitent nullement obtenir un surcroît d’information, mais bien nous ridiculiser. D’un point de vue théorique, ces interactions ne posent pas de difficultés particulières : elles se rapprochent, en réalité, d’un affrontement contradictoire. Toutes les stratégies que nous venons d’examiner s’appliquent donc, et peuvent être utilisées pour triompher. Nous disposons même d’atouts supplémentaires, qui découlent justement du caractère asymétrique de la situation. Pour peu que nous ayons réussi à nous rendre sympathiques durant notre intervention, le public aura tendance à se mettre spontanément de notre côté s’il perçoit une volonté caractérisée de nous nuire. Nous pourrons nous en servir pour forger notre réponse, par exemple en utilisant l’ironie : les rieurs ne manqueront pas de se joindre à nous. Il y a peu de chances, de toute façon, que nous soyons sérieusement menacés puisque, la plupart du temps, notre interlocuteur aura peu l’occasion de réagir à ce que nous répondrons. Si d’aventure il demeurait agrippé au micro, revenant sans cesse à la charge, nous serons généralement en mesure de couper court : « Écoutez, je crois avoir déjà répondu. Et vous n’êtes pas tout seul cher monsieur : d’autres personnes veulent intervenir, nous allons leur donner la parole. Question suivante ? » Enfin, et surtout, souvenons-nous que ce genre de mésaventures reste extrêmement rare. L’immense majorité des oratrices et des orateurs ne rencontreront, dans leur carrière, qu’une poignée d’auditeurs qui se comporteront en adversaires. Si cela nous arrivait plus souvent, sans que l’on cherche à cliver ou provoquer volontairement, nous devrions commencer à nous remettre en question : c’est peut-être notre ethos qui suscite de l’irritation.
Nous serons beaucoup plus fréquemment confrontés, en revanche, au deuxième type de questions délicates : celles auxquelles nous ne pouvons pas répondre, soit par ignorance, soit parce que nous nous mettrions en danger. Dans l’immense majorité des cas, ces questions délicates n’auront rien de menaçant… tant que nous acceptons d’être honnêtes ! Nous nous contenterons de confesser les frontières de notre savoir : « Merci pour cette question pertinente. Je vous avoue qu’elle est un peu loin de mon domaine d’expertise : je ne voudrais pas vous dire de bêtise, donc je préfère la laisser de côté. » Ou de poser nos limites en toute clarté : « Écoutez, je comprends que vous me demandiez cela, mais je préfère éviter de parler de politique. Si vous le voulez bien, je vous propose de passer à la prochaine question. » Il suffit que, dans notre intervention, nous soyons parvenus à imposer notre ethos de compétence et de sincérité, pour que ces réponses soient acceptées en toute sérénité. Dans l’immense majorité des cas, c’est la transparence qui sera notre meilleure arme.