Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 1 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

Introduction - Pour une rhétorique partagée

Introduction

 

 

Pour une rhétorique partagée

 

La rhétorique a mauvaise réputation. Pour les uns, elle évoque un savoir effrayant, l’art sombre de la manipulation, le secret damné des avocats et des politiciens. Pour d’autres, elle serait au contraire une discipline vieillotte, l’étude obsessionnelle des figures de style, le plaisir coupable des libraires et des professeurs de français. Accusée d’être à la fois toute-puissante et insignifiante, dangereuse et poussiéreuse, la rhétorique a fini par faire consensus. Contre elle.

Et pourtant. Au-delà des fantasmes et des préjugés, il est temps de considérer la rhétorique pour ce qu’elle est : l’art de présenter notre pensée de la manière la plus pertinente possible, afin d’en faciliter l’acceptation par nos auditeurs et nos interlocuteurs. Ainsi définie, la rhétorique est partout. Dans les réunions professionnelles comme dans les dîners de famille. Dans les spots publicitaires comme dans les bavardages amicaux. Dans les entretiens d’embauche comme dans les rendez-vous galants. Pas un jour ne passe sans que nous l’utilisions ou la subissions. Convaincre notre compagne ou notre compagnon de nous accompagner à un dîner ennuyeux, c’est de la rhétorique. Convaincre notre patron de nous accorder une augmentation, c’est de la rhétorique. Convaincre des électeurs de glisser un bulletin dans l’urne, c’est, aussi, de la rhétorique. La rhétorique, c’est tout simplement l’art de convaincre.

Le mot « art » n’est pas employé ici de manière métaphorique. Comme tout art, la rhétorique possède une part d’esthétique, de subjectivité, voire de mystère. Mais comme tout art, elle s’adosse également à une technique. Savoir convaincre n’est ni totalement inné ni totalement inexplicable. Il existe des procédés, des règles, des outils qui nous permettent d’améliorer notre argumentation. Il est possible d’apprendre à convaincre. Tel est l’objet de ce livre.

Dès lors, on ne peut manquer de s’interroger. Transmettre à toute personne qui le désire l’art d’emporter la conviction : est-ce raisonnable, vraiment ? Un tel savoir ne risque-t-il pas de tomber entre les mains d’individus malveillants ? N’aurait-il pas été plus sage d’en rester à un inoffensif manuel d’analyse, qui se contente de fustiger les manœuvres fallacieuses de la politique, de la publicité ou du management ? Cela aurait été plus simple, sans doute. Plus vendeur, peut-être. Plus hypocrite, assurément.

Les livres sont comme la créature du docteur Frankenstein : ils échappent à leurs créateurs. Celles et ceux qui les ouvrent s’en emparent à leur guise, sans demander la permission. Ils en font ce qu’ils veulent. Et y trouvent ce qu’ils cherchent. Alors, certes ! Nous aurions pu nous contenter d’expliquer comment désamorcer les sournois artifices souterrains. Mais qu’est-ce qui aurait empêché les lectrices et les lecteurs de les utiliser à leur tour ? Rien. Les premiers à se saisir des ouvrages consacrés à la lutte contre la manipulation sont d’ailleurs, souvent… les manipulateurs eux-mêmes, qui y glanent de précieuses ressources. Voilà pourquoi le « décryptage », seul, est un leurre. Un vœu pieux. Une imposture confortable. Savoir lire à travers les discours, c’est savoir les produire Apprendre à analyser les argumentations, c’est apprendre à argumenter. Ce livre l’assume : il est autant dédié à la critique qu’à la pratique de la rhétorique. L’une ne va pas sans l’autre.

Car, contrairement aux idées reçues, la rhétorique n’a rien de secret ou de mystérieux. Elle s’enseigne, s’apprend, se transmet. Un petit nombre d’individus y ont d’ores et déjà accès. Ils s’y sont minutieusement formés, parfois sur les bancs de l’école, souvent sur le tas. Avocats, publicitaires, communicants, journalistes, responsables politiques ou syndicaux : tous ont fait de l’art de convaincre une profession. Au fil de leurs parcours personnel, scolaire ou professionnel, ces quelques privilégiés en ont acquis une redoutable compréhension. Quant aux autres, les plus nombreux : tant pis pour eux. Ils devront se débrouiller avec leur maîtrise instinctive des mécanismes de conviction. Se reposer sur ce qu’ils croient savoir, sans jamais l’avoir vraiment appris. Le problème étant que, en cette matière, nous ne sommes pas tous égaux.

La rhétorique possède, en effet, pour particularité d’être très inégalement répartie au sein de la population. Plusieurs décennies de recherche en sociologie en ont apporté la preuve : nous héritons très largement notre capacité à nous exprimer et à argumenter de la famille où nous grandissons. Pour nous en convaincre, dressons une comparaison. Imaginons un enfant, né en France, d’un père français et d’une mère étrangère. Celle-ci choisit de lui parler exclusivement dans sa langue natale. À dix ans, cet enfant sera parfaitement bilingue. Il ne viendrait cependant à l’esprit de personne de le considérer, pour cette seule raison, comme particulièrement brillant. On dira plutôt qu’il a eu la chance d’évoluer dans une famille où l’on parlait deux langues. Sa compétence ne sera attribuée ni à son mérite ni à son talent. Seulement à la transmission de ses parents. Imaginons maintenant un second enfant. Son père et sa mère ne parlent que le français. Mais il se trouve que l’une est avocate, et l’autre professeur de littérature. À dix ans, cet enfant disposera d’une maîtrise prodigieuse de la parole. Il sera capable d’articuler des phrases élaborées, embellies d’un vocabulaire recherché. Il n’éprouvera aucune difficulté à défendre son point de vue de manière argumentée. À l’école, il recueillera les honneurs. On le félicitera pour sa belle expression et son intelligence affûtée. Plus tard, il s’intéressera naturellement à la politique, lisant aisément entre les lignes des discours. Peut-être fera-t-il porter sa propre voix dans le débat public. Cet enfant n’aura pourtant, lui non plus, aucun mérite. Seulement le privilège d’avoir bénéficié d’un précieux apprentissage : non pas la connaissance d’une langue, mais le maniement