Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 72 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Sélectionner les pronoms

Comment, alors, sortir de cette impasse, où nous ne pouvons ni ignorer ni aborder la question cruciale de ce qui doit nous être imputé ? La réponse est simple : nous allons communiquer sur un plan implicite. Et utiliser pour cela la conjugaison des verbes, qui offre plusieurs outils remarquables sur le plan de l’allocation de la responsabilité.

 

2 - SÉLECTIONNER LES PRONOMS

 

« Je, tu, il, elle, on, nous, vous, ils, elles. » Lorsque, à l’école, nous apprenions la conjugaison, c’est l’une des premières leçons que nous avons étudiées : la distinction entre la personne, le genre et le nombre du verbe. Ou, pour le dire plus simplement : les différents pronoms. Rien de rhétorique ici, serait-on tenté de penser. Le choix du pronom, c’est le sens de la phrase qui le dicte, n’est-ce pas ? En grande partie, oui. Mais pas totalement. Nous disposons toujours d’une marge de manœuvre. Une part de liberté. En laquelle les poètes et poétesses sauront trouver de la beauté. Et les oratrices et orateurs, de l’efficacité.

Dans la langue française, tous les pronoms ne se valent pas. Certains d’entre eux sont parfaitement clairs, et renvoient explicitement à une personne distincte (« je »). D’autres sont beaucoup plus troubles et désignent un ensemble d’individus indéfinis (« on »). Nous dirons d’eux qu’ils présentent différents degrés d’équivocité. D’un point de vue rhétorique, cela présente un intérêt capital. En jouant sur l’ambiguïté des différents pronoms, nous voyons s’ouvrir la possibilité de répartir finement, et implicitement, la responsabilité de l’action.

Commençons par la première personne du singulier : « je ». Il est le plus explicite des pronoms. Lorsque nous disons « je pense, je crois, je décide », la responsabilité de l’action ne fait aucun doute : elle est à imputer au locuteur, et au locuteur seulement. Il n’en va pas de même pour la première personne du pluriel : « nous ». En français, il s’agit d’un pronom beaucoup plus ambigu. Lorsque nous disons « nous estimons que », de qui parlons-nous ? D’un collectif défini : un comité de direction, les membres d’une association, les participants à une réunion, un couple ? D’un groupe indéfini : les Français, les ouvriers, les femmes, voire les gens en général ? Ou bien, parlons-nous seulement de nous-même, le locuteur ? Auquel cas, la première personne du pluriel devient un équivalent implicite du « je » : c’est le « nous » de majesté ou d’humilité. Et ce constat est encore plus criant pour la troisième personne du singulier indéfini : « on ». Il peut, en effet, désigner alternativement : un ou plusieurs individus en particulier, ou tout le monde, ou personne ! Dès lors que nous prenons conscience de ces nuances, nous pouvons commencer à tisser nos phrases avec une redoutable finesse.

 

ÉTUDE DE CAS (VERSION ALTERNATIVE) : Dirigeant d’entreprise mis en cause dans le suicide d’un de mes employés, je décide d’organiser une conférence de presse. Devant plusieurs dizaines de journalistes, en direct sur les chaînes d’information, je prends la parole : « J’ai appris, comme vous, la nouvelle. Je suis effondré par ce drame, qui nous affecte tous. Je pense très fort à la famille de Laurent et adresse à sa famille et à ses proches toutes mes condoléances. Que s’est-il passé ? Pourquoi Laurent a-t-il eu ce geste tragique ? C’est ce que nous devons maintenant découvrir. Qu’un salarié commette un tel acte sur son lieu de travail, cela doit nous interpeller. J’ai demandé à ce qu’une commission d’enquête indépendante soit immédiatement constituée. »

 

DÉCRYPTAGE : Dans ce court extrait, l’air de rien, nous avons déjà produit un profond travail argumentatif, d’autant plus efficace qu’il se situe sur un plan implicite. À chaque fois que nous avons énoncé un élément qui nous mettait en valeur, nous avons utilisé la première personne du singulier. Pour montrer notre empathie : « je suis effondré ». Témoigner notre sympathie : « je pense très fort à la famille ». Ou faire preuve de notre volontarisme : « j’ai demandé à ce qu’une commission soit constituée ». En revanche, dès que nous avons commencé à évoquer les raisons du drame, nous sommes passés à la première personne du pluriel : « ce que nous devons découvrir ; cela doit nous interpeller ». Ce faisant, nous avons dilué la responsabilité dans un collectif volontairement incertain. Que désigne ce « nous » ? Le conseil d’administration ? Toute l’entreprise ? Nous-même, personnellement ? En laissant volontairement planer l’ambiguïté, nous parvenons à ne donner l’impression ni d’être fuyant ni d’être coupable. Nous montrons que nous avons pris conscience des enjeux, sans nous laisser écraser par eux. Le recours à l’implicite nous permet de poser la question, sans reconnaître pour autant que la question se pose. C’est précisément ce que nous voulions faire. Notons par ailleurs que, dans ce passage, nous nous sommes soigneusement gardés d’employer des mots connotés de manière trop sanglante : « le suicide, mettre fin à ses jours ». À la place, nous avons utilisé des périphrases beaucoup moins lourdes de représentations : « ce geste tragique ; commettre un tel acte ». L’idée est exactement la même : montrer à nos auditeurs que nous prenons le problème à bras-le-corps. Sans leur suggérer des images glaçantes qui, quoi que nous disions par ailleurs, auraient pris le pas sur notre discours.

 

On le voit : les pronoms ne sont pas que des concepts de grammairiens. Ils constituent aussi, et peut-être même surtout, de véritables outils rhétoriques.