Le pouvoir rhétorique
3 - Contrecarrer les émotions
Une dernière remarque, enfin, pour souligner l’effet délétère d’une certaine émotion sur notre ethos : la colère. Inévitablement, il arrivera qu’elle nous envahisse, au fil d’une confrontation. Certains contradicteurs nous feront sortir de nos gonds. Mais nous devrons parvenir à la contrôler. En laissant notre colère s’exprimer, nous commettons un impair. Nous paraissons impuissants et à court d’arguments. Aux yeux des auditeurs, c’est un aveu de faiblesse. La plupart du temps, en perdant notre sang-froid, nous perdrons aussi le débat.
3 - CONTRECARRER LES ÉMOTIONS
Comme toute situation rhétorique, le débat contradictoire ne manquera pas de soulever des émotions dans l’auditoire : de l’intérêt, si le débat est vif ; de l’ennui, s’il est amorphe ; de la délectation, si une repartie mutine est portée ; de l’agacement, si l’un des orateurs ne cesse d’être coupé… En tant qu’oratrices ou orateurs, nous devons avoir conscience de telles réactions : elles détermineront, en partie, les impressions qui persisteront à l’issue de la discussion. En revanche, rien ne nous oblige à mobiliser consciemment les affects des auditeurs lorsque nous débattons. Nous l’avons vu : les techniques d’invocation émotionnelle sont délicates à utiliser. Elles demandent du temps, du soin et de la précision pour être déployées efficacement. Dans une confrontation, où nous devons réagir en une fraction de seconde et pouvons être interrompus à chaque instant, elles n’en sont que plus périlleuses encore. Si nous préférons nous épargner de telles difficultés, il n’y a aucun mal à se concentrer sur le terrain du logos, et triompher à la seule force de nos arguments.
La situation change du tout au tout, cependant, dès lors que notre adversaire décide, avec succès, d’investir la dimension affective. En quelques phrases, il parvient à tisser une description redoutablement touchante. Ou bien, il nous frappe de toute son indignation, espérant rallier les auditeurs par contagion. Pire encore : il provoque les rires, en nous attaquant par l’humour ou l’ironie. Impossible, alors, de rester sans réagir. Consentir à notre adversaire l’utilisation exclusive des émotions, lui laisser le « monopole du cœur », ce serait accepter de se battre à armes inégales. Comme si nous nous reposions sur notre seule infanterie, pendant que l’ennemi déploie son aviation. Nous finirions pilonnés. Il va donc falloir se défendre. Pour cela, trois options s’offrent à nous : répliquer, dénoncer, ou dévoiler.
Répliquer aux affects, cela revient, tout simplement, à les mobiliser à notre tour. Notre interlocuteur est parvenu à émouvoir les auditeurs ? Qu’à cela ne tienne : nous ferons de même. Voire nous le battrons à son propre jeu. Imaginons par exemple que nous soyons en train de débattre de la peine de mort. Dans une grande tirade pathétique, notre adversaire a convoqué la souffrance d’une mère, privée de son enfant par un assassin, et qui espère justice. Évidemment, lui répondrons-nous, cette situation est insoutenable. Mais nous rappellerons aussi que les tribunaux sont toujours faillibles, parfois partiaux. Et nous évoquerons le cas de ce jeune homme innocent, condamné à tort, qui a attendu des années dans le couloir de la mort, jusqu’à ce qu’un matin, au petit jour, on vienne le chercher pour lui sangler la tête sur le billot, et lui trancher le cou. Est-ce vraiment là l’idée que l’on se fait de la justice dans une démocratie ?
Dénoncer les affects, cela signifie les déconstruire. Par notre argumentation, nous nous employons à montrer que les émotions mobilisées étaient illégitimes. Nous répondons au pathos par le logos. Pour reprendre l’exemple précédent, nous aurions pu objecter à notre adversaire que, bien entendu, nous comprenons la souffrance de cette mère. Mais lorsqu’il s’agit de fonder des décisions politiques, elle devient mauvaise conseillère. Car aucune condamnation ne pourra jamais expier le meurtre d’un enfant. Faudra-t-il aussi rétablir la torture, pour que le supplice de l’assassin se rapproche un peu plus de son crime ? La douleur des victimes, aussi tragique qu’elle soit, n’est donc pas une raison valable pour penser la justice pénale. Seuls le sont les intérêts et les valeurs de la société, dans son ensemble.
Dévoiler les affects, cela consiste à révéler la tactique de notre adversaire, afin de la fustiger comme démagogique. Nous concédons, au fond, ne pas être capable de donner la réplique. Mais dans le même temps, nous cherchons à dévitaliser les émotions suscitées, les vider de leur efficacité, en les dénonçant comme artificielles et stéréotypées. Imaginons que notre interlocuteur vienne de nous réserver le pire traitement qui soit : d’un sarcasme narquois, à nos dépens, il a mis les rieurs de son côté. L’idéal, bien sûr, serait de pouvoir répliquer, rendre trait pour trait, et montrer à ce mufle qu’au jeu de la repartie, nous le paierons en sa monnaie. Hélas, de repartie, nous n’en avons point. Rien ne nous vient. Faute de mieux, nous nous contentons de dévoiler la manœuvre : « Bravo monsieur, vous êtes très drôle ! Vous me faites moi-même beaucoup rire. Mais je vous rappelle que le sujet qui nous occupe est sérieux. Et ça n’est pas en faisant le pitre que vous réglerez quoi que ce soit. » Le procédé sera-t-il fructueux ? Probablement pas. Mais mieux vaut cela que de rester coi.