Le pouvoir rhétorique
1 - L'art de marquer les esprits : les claptraps
Nous venons de voir à quel point il était important, pour une oratrice ou un orateur, de savoir capter l’attention et susciter la bienveillance dès les premiers mots. Mais la clôture de notre intervention est tout aussi cruciale : elle se doit de marquer l’esprit des auditeurs, afin qu’ils se souviennent de nous. C’est le deuxième pilier de l’ordre nestorien. Non seulement commencer mais, également, conclure par les éléments les plus mémorables possibles.
1 - L’ART DE MARQUER LES ESPRITS : LES CLAPTRAPS
Quel étrange et terrifiant pouvoir que celui de savoir se faire applaudir. Susciter à sa guise l’enthousiasme des auditeurs. Conclure son discours sous les hourras de la foule. Un pouvoir si fabuleux, en réalité, qu’il ne peut que rester mystérieux. Nulle formule magique, recette miracle ou équation cachée ne pourra jamais en résumer l’infinie complexité… n’est-ce pas ? Et pourtant, si.
Il existe plusieurs travaux, à mi-chemin entre la rhétorique et la science politique, qui se sont penchés sur l’art de se faire applaudir au cours d’un meeting électoral. Leur objet d’étude n’est donc pas exactement la clôture du discours, mais plutôt les réactions spontanées de la foule aux propos d’un orateur. Les deux questions sont toutefois directement liées. Lorsque nous concluons notre intervention, nous cherchons généralement à remplir deux objectifs. Le premier : laisser dans les esprits un souvenir flamboyant. Le second : nous épargner la gêne d’une clôture marquée insuffisamment – cet atroce moment de flottement durant lequel le public ne sait pas s’il doit applaudir ou non. Dans un cas comme dans l’autre, ce qu’il nous faut maîtriser, ce sont bien des techniques permettant de soulever sur commande l’enthousiasme des auditeurs. La rhétorique anglo-saxonne appelle cela des
claptraps 8 : des pièges à applaudissements.
Pour fonctionner, un claptrap se construit à l’échelle d’une période, c’est-à-dire une séquence autonome et cohérente au sein du discours. Cette période doit être caractérisée par deux éléments : la saillance et la résolution. La saillance, d’abord. Nous allons devoir façonner un passage remarquable, détonnant, distinct du reste de notre intervention. C’est ainsi qu’il produira de l’enthousiasme chez nos auditeurs, marquera leur mémoire, et leur donnera envie d’applaudir. La résolution, ensuite. Une fois que nous aurons mené notre période jusqu’à son apogée, nous devrons marquer son point final avec clarté. Savoir la refermer. La résoudre. C’est de cette manière que nos auditeurs comprendront intuitivement, sans que nous ayons à leur demander, qu’il est temps pour eux d’applaudir. Créer de la saillance et donner un sentiment de résolution : voilà les deux éléments qu’il nous faudra respecter au moment de rédiger la clôture, ou péroraison, de notre intervention.
Il nous reste donc à dresser la liste des différents procédés rhétoriques permettant d’atteindre l’un et l’autre de ces objectifs. Nous avons
répertorié, ici, les outils les plus couramment utilisés 9. Comme pour la section précédente, ils seront illustrés à l’aide d’une seule et même étude de cas.
ÉTUDE DE CAS : Candidat à l’élection présidentielle française, je m’apprête à tenir le plus grand meeting de ma campagne. Conscient de la nécessité de marquer durablement les esprits, j’opte pour une clôture grandiose : trois minutes d’apothéose émotionnelle, ponctuées par les applaudissements répétés du public. Voici comment je procède :
« Et pour lever toute ambiguïté, je réponds à la question. Quel est, en définitive, notre projet politique ? Nous voulons bâtir la France de demain ! Une France du travail, du mérite, de l’effort, où le droit de chacun s’appuiera sur l’égalité de tous. Une France de la justice, où l’argent sera remis à sa place, qui est celle d’un serviteur et non d’un maître. Une France de la solidarité, où aucun des enfants de la Nation ne sera laissé de côté. Une France du civisme, où chacun demandera non pas ce que la République peut faire pour lui, mais ce que lui peut faire pour la République ! Une France de la diversité, où les enfants d’immigrés seront fiers ! Fiers d’être français ! Français, parce que c’est le plus beau nom qu’on puisse donner à un citoyen du monde ! Une France de l’exemple, où le pays se retrouve dans ce qui le réunit, dans ce qui l’élève, dans ce qui le dépasse ! La France, la France n’est pas un problème : la France est la solution ! Mes amis, écoutez-moi bien. Nous avons devant nous le plus important des choix. Toujours le même, depuis que la démocratie existe. Nous avons le choix entre la peur et l’espoir ! Entre la résignation et le sursaut ! Entre l’agitation et le changement ! Eh bien le changement, le changement, c’est maintenant ! L’espérance, c’est maintenant ! Le futur, c’est maintenant ! C’est maintenant ! C’est maintenant ! Vive la République, et vive la