Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 142 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

III - L'attaque

 

Dans le cadre du débat contradictoire, les stratégies d’attaque vont nous permettre soit de déployer nos arguments en les mettant en valeur, soit de menacer la crédibilité de notre interlocuteur. Nous allons ainsi marquer des points et, prenant progressivement l’ascendant, remporter l’affrontement.

 

1 - AVANCER UN ARGUMENT À LA FOIS

 

Lorsque nous débattons, nous pouvons être tentés d’enchaîner plusieurs arguments au sein d’un même tour de parole. Nous espérons prendre ainsi le dessus, par simple effet d’accumulation. Portée à son paroxysme, cette technique porte un nom : l’argumentation ad nauseam. Ployant sous les preuves et les exemples, noyé sous l’abondance, l’interlocuteur finirait, de guerre lasse, par se murer dans le silence.

La plupart du temps, cependant, l’effet produit sera très différent. Notre contradicteur se contentera de sélectionner l’élément le plus faible parmi ceux que nous avons alignés, y répondra par de longues et cruelles objections, donnant finalement l’impression d’avoir sapé la totalité de notre intervention ! N’oublions pas que les auditeurs sont captifs de l’instant. À l’issue de cette réplique, ils auront déjà largement oublié notre profusion d’arguments. Plutôt que de piéger l’adversaire dans un faisceau de preuves coordonnées, nous lui aurons, au contraire, offert le choix du terrain sur lequel répliquer.

 

Étude de cas : Devant la machine à café, je me suis laissé entraîner dans une virulente discussion politique sur l’adoption au sein des couples homosexuels. J’y suis farouchement favorable, et viens de faire valoir un argument très fort : de nombreuses études montrent que les enfants élevés dans les familles homoparentales ne sont pas plus déséquilibrés que les autres. Lancé dans mon élan, et voyant que mon principal contradicteur ne fait pas mine de reprendre la parole, j’enchaîne : « Et d’ailleurs, je remarque que, lorsque le divorce a été légalisé, la question de l’impact sur les enfants ne s’est même pas posée ! On a pensé à l’intérêt des parents, et rien d’autre. Il n’y a que pour les couples homosexuels qu’on invoque l’impact potentiel sur l’éducation ! » Soudain, l’œil de mon adversaire pétille. D’un air primesautier, il réplique : « Je rêve, ou tu es en train de t’offusquer qu’on pense à l’intérêt des enfants ? Eh bien, merci ! Au moins, on voit désormais quelle idée tu te fais de la famille ! Pour toi, la seule chose qui vaille, ce sont les envies, que dis-je, les caprices des parents. Et tant pis pour les garçons et les filles, qui devront grandir sans un père ou sans une mère ! » Autour de nous, je perçois de discrets hochements de tête…

 

DÉCRYPTAGE : Ici, notre premier argument n’a jamais été attaqué. Notre adversaire s’est contenté de le laisser couler dans les limbes de l’oubli, pour se concentrer sur la seconde partie de notre intervention, beaucoup plus faible. Sur le plan de la pure logique, notre argumentation n’est en rien réfutée. Tout juste a-t-elle été amputée d’un élément annexe et accessoire. Du point de vue des auditeurs, toutefois, nous donnons à cet instant l’impression de tenir une position faible. Cela ne signifie pas que nous ayons nécessairement perdu. Tant que notre preuve initiale tient, nous pouvons toujours la réaffirmer, et nous y barricader. En revanche, nous avons encaissé un vilain coup, et nous sommes mis en difficulté : nous aurions pu aisément l’éviter.

 

Il y a une leçon importante à retirer de cet exemple. Lors d’un débat contradictoire, comme d’ailleurs à l’occasion d’un entretien ou d’une interview, il faut savoir se taire à temps. Nous retrancher dans le silence, après avoir énoncé notre argument. N’oublions pas que tout ce que nous disons pourra être retenu contre nous. Plus nous déblatérons, et plus nous courons le risque de faire des erreurs, tout en ouvrant des fenêtres de tir à notre interlocuteur. À l’inverse, une pensée courte et ramassée l’enferme dans un espace étroit, où il sera moins à l’aise pour ferrailler. Notre chaîne argumentative n’est jamais plus solide que le plus fragile de ses maillons. Avant chaque intervention, nous devrions donc nous demander quel est, en cet instant, notre trait le plus efficace. Et mettre notre adversaire en position de devoir y faire face.