Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 108 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Indignation-Mobilisation

En tant qu’oratrices ou orateurs, a contrario, n’hésitons jamais à mobiliser l’enthousiasme. Il se révélera notre meilleur compagnon, pour peu que nous ayons les habitudes, les mentalités, les traditions, bref, la normalité de notre côté. Dès lors que nous connaissons les aspirations de notre auditoire, et sommes en mesure de les enrôler au service de notre proposition, nous avons tout intérêt à susciter l’espoir, puis à suggérer les conditions de sa réalisation. L’opération est d’autant plus intéressante qu’elle présente peu de risques. Contrairement à l’anxiété, il est improbable que nous parvenions à saturer nos auditeurs d’enthousiasme. Si la terreur peut être paralysante, la ferveur, elle, sera galvanisante.

 

3 - INDIGNATION-MOBILISATION

 

Le troisième pivot présente une construction plus complexe que les deux précédents. Le plus souvent, il mobilisera deux types d’affects très différents, mais qui se révéleront être les deux faces d’une même pièce : la compassion et l’aversion. Dans un premier temps, nous attirons l’attention des auditeurs sur une situation que nous présentons comme injuste, scandaleuse ou délétère. Celle-ci met en scène des victimes, qui provoquent la tristesse et attirent la pitié. Et comporte des responsables, qui méritent mépris, dégoût et animosité. Entre ces deux pôles, les auditeurs sont pris dans une tenaille qui suscite deux émotions inconfortables. La colère, principalement. Et la honte, éventuellement : elle n’est rien d’autre que le courroux retourné contre eux-mêmes par les couards qui laissent souffrir sans réagir. La voilà, notre tension. Confrontés à cette situation insupportable, les auditeurs en concevront une intense indignation. Nous n’aurons plus, alors, qu’à appeler à leur mobilisation. En leur offrant tout à la fois un exutoire à la colère et un remède à la honte, elle apparaîtra comme salvatrice et rédemptrice. Et incitera à l’action.

Plusieurs précisions doivent ici être apportées. Tout d’abord, notons que, dans ce schéma, les victimes et les responsables peuvent être aussi bien des individus que des institutions ou des idées. Pour susciter l’indignation, nous pouvons mettre en lumière « la précarité d’une centaine d’ouvriers dont l’usine va être délocalisée par un propriétaire vorace », ou alors dénoncer « l’oppression des travailleurs par le système capitaliste ». Ramener au premier plan « l’agression d’un chauffeur de bus par un délinquant sans papiers », ou fustiger « la désagrégation de la culture française sous l’effet de l’immigration de masse ». Livrer à la vindicte « un politicien véreux ayant trahi la confiance des citoyens », ou cingler « le système politique qui confisque la souveraineté du peuple ». Remarquons également que l’indignation s’appuie, elle aussi, le plus souvent, sur des représentations qui préexistaient chez les auditeurs. Plutôt que d’avoir à susciter de difficiles prises de conscience, nous nous contentons d’activer des ressentiments préexistants, que nous renforçons, tisonnons, chauffons à blanc. Ceux-ci se cristallisent, non plus en l’espérance d’un monde meilleur, mais en hostilité à l’égard d’un ennemi sans cœur. Pour cette raison d’ailleurs, l’indignation n’est pas totalement étrangère à une autre émotion, qui relève plutôt des variations de la joie : la fierté. Fierté d’appartenir à un groupe d’autant plus soudé qu’il se perçoit comme menacé. Fierté d’avoir le courage de se mobiliser, pour lutter contre le danger.

ÉTUDE DE CAS : Je dois réaliser un spot publicitaire incitant à lutter contre la malnutrition. Voilà ce que je propose : « Toutes les quatre secondes, dans le monde, un être humain meurt faute d’accès à la nourriture. Les coupables ? La guerre, la sécheresse, la corruption. Mais aussi : l’indifférence. Depuis le début de ce spot, pendant que vous êtes confortablement installé dans votre canapé, deux personnes sont déjà mortes. À l’instant, une troisième vient de décéder. Ne restez pas sans rien faire. Donnez. »

 

DÉCRYPTAGE : Tout efficace qu’il soit, ce spot n’en constitue pas moins une exception dans l’utilisation du pivot indignation-mobilisation. À la faveur d’un revirement inattendu, nous plaçons explicitement nos auditeurs dans le rôle, non d’observateurs, mais bien de persécuteurs. Le ressort principal est donc la honte, beaucoup plus que la colère. La plupart du temps, c’est pourtant sur cette dernière que nous nous appuierons plus volontiers. C’est notamment le cas en ce qui concerne le débat public. Plusieurs études ont montré que, contrairement aux idées reçues, les forces politiques qualifiées de « populistes » ont en réalité tendance à mobiliser davantage l’indignation que la peur. La même remarque vaut pour les réseaux sociaux, où il est bien établi désormais que ce sont les messages suscitant de l’indignation qui se diffusent le plus vite, quand bien même les

informations qu’ils contiendraient seraient fausses 44.

 

En tant qu’auditrices ou auditeurs, une fois encore, tout ce que nous pouvons faire, c’est ne jamais cesser de nous interroger. Quand bien même nous ressentirions une colère vibrante ou une honte cuisante, ces émotions ont-elles été soulevées à propos ? Les responsables désignés sont-ils bien les seuls à blâmer ? Les victimes sont-elles les seules à plaindre ? L’indignation est, hélas, une formidable machine à écraser la complexité du monde. Celui-ci se voit soudain réduit à une opposition frontale entre opprimés et oppresseurs. Prenons alors le temps de nous demander : si nous adoptions un point de vue davantage nuancé, serions-nous toujours prêts à nous mobiliser ?

À l’inverse, en tant qu’oratrices ou orateurs, le pivot indignation-mobilisation est un outil trop riche pour être laissé de côté. Nous venons de le voir : à travers ses multiples configurations de rôles et d’émotions, il se révèle adapté à de très nombreuses situations. Et s’impose comme un puissant ferment de l’action.

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