Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 46 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Choisir le bon nombre d'arguments

DÉCRYPTAGE : L’opération à laquelle nous nous sommes livrés, ici, peut sembler d’une grande banalité. Mais ne nous y trompons pas : dégager notre idée directrice est souvent moins simple qu’il n’y paraît. Plus nous travaillons notre sujet, accumulons des connaissances, développons une expertise, et plus nous risquons de perdre de vue ce dont nous étions partis : l’essentiel, le crucial, l’épure, qui réduit notre idée à sa plus simple expression. C’est à cela que nous devons revenir, si notre désir est d’emporter la conviction.

 

2 - CHOISIR LE BON NOMBRE D’ARGUMENTS

 

Il existe un exercice malicieux auquel les professeurs de rhétorique peuvent confronter leurs élèves. Il consiste simplement à leur demander : « D’après vous, de combien d’arguments avez-vous besoin pour convaincre ? » Immédiatement, les réponses fusent : « Deux ! Trois ! » Parfois, une pointe d’audace : « Quatre ! » Voire une once de provocation : « Quarante-deux ! Six cent soixante-six ! » Jusqu’à ce que, enfin, d’une voix souvent peu assurée, se fasse entendre le début d’une réponse sensée : « Mais… un seul, ça peut suffire, non ? »

Cet exercice n’est pas anodin. Il illustre le poids que fait peser sur nos esprits le carcan de la dissertation argumentée, à laquelle nous sommes formés au cours de nos études. La méthodologie en est invariable. Et le plan, fixé par avance. Selon la préférence de l’enseignant, la tradition de la discipline et l’inspiration de l’élève, il comportera au choix deux ou trois parties. Pas une de plus. Plan dialectique (thèse, antithèse, synthèse) ou antithétique (d’une part, d’autre part) : en dehors de ces sentiers balisés depuis des décennies par des millions de copies, point de salut. Voilà pourquoi, spontanément, nous avons tendance à imaginer que deux ou trois arguments constituent le socle idéal pour une bonne intervention. Or, cela n’a aucun sens. En tant qu’oratrices ou orateurs, l’essentiel n’est pas de nous conformer à un nombre théorique d’arguments. Mais, bien évidemment, de toujours nous adapter au contexte et au sujet de l’intervention.

En premier lieu, le contexte. Il est bien évident que, pour défendre une position donnée, nous n’allons pas employer la même argumentation si nous disposons d’une minute ou d’une heure, de dix lignes ou de dix pages. À cet égard, la question du nombre d’arguments se pose en des termes bien différents de celle de l’élaboration de la ligne argumentative. Imaginons que, face à notre feuille de papier, nous ayons articulé notre ligne autour de cinq arguments pivots, qui nous semblent à la fois efficaces, rigoureux et cohérents entre eux. Dans la réalité, il ne sera pas nécessairement possible, ni opportun, de tous les déployer. Que notre intervention soit courte ou nos auditeurs distraits, et nous devrons nous résoudre à ne pas tout dire. Nous devrons faire des choix. En ce sens, le bon nombre d’arguments, c’est celui qui est adapté au temps dont nous disposons et à l’attention que les auditeurs nous témoignent.

En second lieu, le sujet de l’intervention. Lorsque nous élaborons notre ligne argumentative, il se peut qu’elle finisse par se ramener, en tout et pour tout, à deux ou trois arguments, dont nous estimons qu’ils sont susceptibles d’avoir de l’impact sur notre auditoire. Nous serons alors en terrain connu. Il peut également arriver qu’elle soit beaucoup plus étendue : quatre, cinq, sept arguments… Auquel cas, tant mieux : nous pourrons choisir ceux qui nous semblent les mieux adaptés au contexte dans lequel nous parlons ou écrivons. Mais il peut également surgir une situation où, sur un sujet donné, face à un certain auditoire, notre ligne argumentative se ramène… à un unique argument ! Lui seul nous aura semblé suffisamment rigoureux ou efficace pour pouvoir être employé. Dans ce cas, la tentation sera grande d’aller repêcher un ou deux éléments écartés de prime abord. Confrontés à la peur du manque, du vide ou de l’insuffisance, nous pourrions consentir à diminuer nos exigences. Accepter de laisser un ou deux arguments plus frêles s’échapper de notre bouche ou de notre plume. Ce serait une grave erreur. Par définition moins rigoureux ou efficaces, ces arguments supplémentaires risqueraient de dévaloriser l’intégralité de notre ligne argumentative. Ils en constitueraient les maillons faibles. Susciteraient le doute chez nos auditeurs. Et la contre-attaque de nos adversaires. Notre ligne argumentative n’est constituée que d’un seul argument ? Eh bien soit ! Nous l’emploierons sur tous les tons, sous toutes les formes, avec tous les exemples. Mais quoi qu’il arrive, n’affaiblissons pas nous-mêmes notre ligne en lui adjoignant des arguments supplémentaires, fragiles ou peu impactants. La bonne pratique, au fond, est simple : le bon nombre d’arguments… c’est le nombre de bons arguments !

 

ÉTUDE DE CAS : En sortant du travail, avec quelques collègues, nous décidons d’aller boire un verre. La discussion dérive et, de bouteille de vin en planche de fromages, finit par accoster sur un sujet sensible : la peine de mort. Comme l’immense majorité des personnes présentes, j’y suis opposé. L’un des convives déclare qu’il est au contraire pour son rétablissement et défend son propos avec fougue. Voyant qu’une partie des auditeurs ne sont pas insensibles à ses arguments, je décide de m’en mêler. Je pourrais, bien sûr, commencer par disserter sur l’absence de valeur dissuasive de la peine de mort, enchaîner en ébauchant une grande comparaison internationale, et conclure en évoquant la valeur sacrée de la vie humaine. Mais tous ces arguments nécessitent du temps et de la précaution pour être déployés efficacement. Ici, dans un bar, après le troisième verre, je peux déjà anticiper ce qui va se passer : je serais coupé, caricaturé, ridiculisé et vaincu. Je décide donc de me retrancher sur l’argument abolitionniste qui me semble le plus simple et le plus percutant : « Aucun tribunal n’étant infaillible, une justice qui exécute les coupables assassine aussi des innocents. Personne ne peut le nier, et personne ne devrait l’accepter. » Je ferai de cet unique argument mon bastion. Tant que mon interlocuteur ne parviendra pas à l’ébranler, ce qui n’est pas chose aisée, je devrais conserver la faveur des auditeurs.