Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 128 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Les prémisses contestables

Il existe bien d’autres méthodes permettant d’altérer une argumentation adverse. En la simplifiant outre mesure, jusqu’à ce qu’elle paraisse indigente. En la reformulant en des termes peu flatteurs, afin qu’elle semble révoltante. En sortant des citations de leur contexte, pour qu’elles aient l’air aberrantes. Voire en mettant dans la bouche de l’interlocuteur des propos qu’il n’a jamais, lui-même, tenus : « – Je suis favorable à la vaccination obligatoire contre le coronavirus. – C’est cela, comme votre collègue Martin, qui déclarait hier vouloir envoyer la police chez les récalcitrants, pour les faire vacciner de force, menottes aux poignets ! On voit bien ce que vous nous préparez : une dictature sanitaire ! » À chaque fois, l’objectif est le même : dénaturer la thèse de l’adversaire, jusqu’à donner l’impression d’en triompher.

Si le procédé est repéré, la parade est aisée. Il suffit de le dénoncer, pour renverser la situation et reprendre l’avantage : « Pardon, mais ce n’est absolument pas ce que j’ai dit. Manifestement, mon raisonnement était un peu trop subtil pour vous. Mais ce n’est pas grave : laissez-moi vous le réexpliquer calmement… » Dans le cas contraire, en revanche, l’homme de paille limitera peu à peu les options de l’adversaire, en le poussant à débattre à partir d’une position vidée de toute subtilité. Sans s’en rendre compte, celui-ci s’en trouvera réduit à tenter de défendre l’indéfendable.

 

3 - LES PRÉMISSES CONTESTABLES

 

Ces sophismes consistent à étayer son raisonnement par des preuves discutables ou insuffisantes. Ils ont pour spécificité d’être parfois délicats à circonscrire, en ce que les arguments sur lesquels ils reposent peuvent, en certaines situations, se révéler admissibles. Il convient donc d’être prudents, avant de les dénoncer. Sans quoi, nous risquons de tomber dans le fameux « sophisme du sophisme », qui revient à fustiger comme frauduleuse une pensée, en réalité, méticuleuse !

 

L’argument par étymologie : Il consiste à utiliser l’étymologie d’un mot, c’est-à-dire sa racine, pour prétendre en tirer des enseignements généraux. Or, ce n’est là jamais une preuve acceptable. Dans la mesure où nos langues évoluent constamment, ce qui compte, c’est l’usage que nous avons des concepts aujourd’hui, pas celui qui avait cours il y a plusieurs centaines

d’années 12.

Prenons, par exemple, cet argument détestable : « Il vaut mieux éviter de nommer des femmes à des postes de pouvoir : elles ont une tendance naturelle à l’hystérie ! D’ailleurs, ce mot a la même racine que “utérus” : c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un trait de personnalité intrinsèquement féminin. » La prémisse de l’argument est exacte : le médecin grec Hippocrate utilisait effectivement le terme « hystera » pour décrire une maladie qu’il estimait réservée aux femmes. Depuis, cependant, la médecine contemporaine a invalidé toute influence de l’utérus sur l’humeur. L’étymologie, ici, ne constitue donc en rien un argument. Elle n’est qu’un maquillage pédant appliqué sur une analyse misogyne, et doit, à ce titre, être rejetée sans ménagement.

 

Le tout ou rien  : Aussi connu sous le nom de sophisme de la solution parfaite, il consiste à rejeter une solution au prétexte qu’elle comporterait des défauts, ou ne répondrait pas au problème dans son intégralité. Il repose donc sur une prémisse cachée, mais de toute évidence intenable : « Tout résultat inférieur à la perfection ne possède aucune valeur. » Ainsi exposé, le procédé peut sembler grossier, sinon même inopérant. On le retrouve pourtant dans nombre d’interactions de la vie courante. Par exemple, cet argument classique de l’adolescence : « Pourquoi veux-tu que je fasse le ménage dans ma chambre ? De toute façon, quelques semaines plus tard, elle serait à nouveau sale ! »

De manière moins anecdotique, ce type de raisonnement est régulièrement invoqué en politique, afin de remettre en cause des dispositifs ayant pourtant prouvé leur efficacité. Par exemple : « Il faut se rendre à l’évidence : l’aide sociale, ça ne marche pas. On y investit des sommes folles, et les gens sont quand même pauvres ! Autant la supprimer ! » Alors, bien sûr : le fait qu’une solution comporte des failles peut légitimement nous inciter à l’améliorer, voire à en chercher une autre, mieux adaptée. En revanche, prétendre la rejeter en bloc au seul motif qu’elle serait imparfaite : c’est cela qui est hautement contestable.

 

L’appel à la majorité  : Aussi connu sous le nom d’argument ad populum, il consiste à prétendre qu’une position est bonne parce qu’elle est partagée par le plus grand nombre. Il s’agit d’une prémisse qui n’est pas, en elle-même, sophistique. Elle possède même un certain poids. S’il peut nous arriver d’être les premiers à avoir raison, nous devons aussi envisager de pouvoir être les seuls à avoir tort. N’est pas Galilée qui veut. Si tout le monde se comporte d’une certaine manière, il n’est donc pas extravagant de considérer que cela puisse être fondé. Imaginons que nous venions d’être recruté dans une grande société. À la machine à café, l’un de nos collègues nous dit : « Oh, tu utilises encore ce logiciel ? Depuis la dernière version, son concurrent est vraiment mieux, ici on a tous fait la transition ! » C’est un appel à la majorité, mais on peut imaginer qu’il ne soit pas injustifié : si l’ensemble des employés ont pris la même décision, c’est peut-être qu’il y a une raison. En revanche, notre collègue devrait être en mesure de pouvoir nous la donner ! Si nous lui demandons « Ah bon ? Pourquoi cela ? », et qu’il se contente de nous rétorquer « Tu verras, c’est vraiment mieux ! » : là, nous pouvons commencer à douter. L’appel à la majorité n’est donc jamais définitif. Il n’est un argument que parmi d’autres. Seul, il tend à devenir fallacieux.

Dans le débat public, il est fréquent, justement, que des argumentations soient fondées sur des appels discutables à la majorité. Le procédé est d’autant plus pernicieux lorsqu’il est utilisé dans le cadre d’une comparaison internationale, où il peut être délicat à repérer. Prenons, par exemple, cette phrase souvent entendue : « La France est le dernier pays d’Europe à avoir conservé un impôt sur le patrimoine : c’est bien qu’il s’agit d’une taxe idiote, et qu’il est urgent d’y mettre fin ! » Lorsqu’il est utilisé seul, cet argument n’en est pas un. De deux choses l’une, en effet. Soit l’impôt est effectivement idiot, auquel cas il faudrait être capable de le démontrer. Soit aucune démonstration convaincante ne peut être produite, et il faudra commencer à envisager que la France puisse avoir raison contre ses partenaires. L’argument ad populum, ici, n’est pas nécessairement faux. En revanche, il ne prouve rien, tout en donnant l’impression d’être implacable. C’est cela qui est fallacieux.

Surtout, l’appel à la majorité devient véritablement sophistique lorsque la popularité revendiquée est sans rapport avec la question posée. Imaginons, par exemple, un scientifique ayant pris une position très forte dans une controverse médicale. Lors d’une interview, il déclare : « Faites donc un sondage parmi les chercheurs et les médecins : vous verrez que l’immense majorité va dans mon sens.  » S’il est vrai, l’argument est hautement recevable. Dans la sphère de la science, en effet, ce qui donne du crédit à une proposition, ce ne sont ni les titres, ni les diplômes, ni l’expérience, mais bien la validation par les pairs. Mais admettons que ce même scientifique pérore : « Faites donc un sondage parmi les Français : vous verrez que l’immense majorité va dans mon sens ! » Cela revient désormais à fonder la qualité d’une proposition scientifique sur l’opinion d’individus qui n’ont aucune compétence pour en rendre compte. L’argument ad populum devient profondément illégitime. Un authentique sophisme.

 

Argument de l’absence d’antécédent  : Il consiste à prétendre qu’une chose est impossible, parce qu’elle n’est jamais arrivée. En soi, cet argument n’est pas toujours infondé. Au contraire même : il s’agit d’un cas classique d’argumentation par induction. Si nous pouvons prouver qu’une situation ne s’est jamais produite sur un échantillon suffisamment large, il est raisonnable de partir du principe qu’elle a peu de chances de se produire à l’avenir. C’est ce qui nous autorise à dire : « Il n’y a jamais eu de tremblement de terre grave en France, donc ce n’est pas la peine de surdimensionner nos normes de sécurité dans le bâtiment. »