Le pouvoir rhétorique
2 - Mettre les connotations de son côté
Prenons un exemple. Les mots « ouvrage », « bouquin » et « livre » possèdent la même dénotation. Ils désignent tous les trois un objet constitué d’une couverture, reliant des pages, contenant du texte ou de l’image – en somme, ce que les lectrices et les lecteurs ont probablement entre les mains en ce moment même. En revanche, ces termes présentent chacun une connotation légèrement différente. On a tendance à emprunter à la bibliothèque un ouvrage de philosophie, mais à emporter à la plage son bouquin de l’été et, dans le doute, à demander à nos amis quel est le dernier livre qu’ils ont lu. Le mot « ouvrage » évoque plutôt une lecture sérieuse et exigeante, « bouquin » un contenu davantage léger et divertissant, quant à « livre », il reste relativement neutre. À chaque fois, la dénotation est la même. En revanche, les connotations sont différentes.
En jouant sur l’articulation entre dénotation et connotation, la langue nous offre ainsi la possibilité de dire une même chose, de mille manières différentes. Ou plus exactement de dire, de mille manières, mille choses légèrement différentes. Pour les oratrices et les orateurs, il y a là un véritable trésor à exploiter. Si nous désirons parfaire notre force de conviction, nous devons être capables de choisir les mots les plus adéquats. Ceux qui donneront le plus de poids à notre argumentation. Par la signification qu’ils ont. Mais aussi par les représentations qu’ils portent.
2 - METTRE LES CONNOTATIONS DE SON CÔTÉ
En rhétorique, la sélection du lexique n’est pas qu’une question de style, d’esthétisme ou d’ornementation. C’est aussi, et même avant tout, une composante de l’argumentation. Du choix de nos mots dépend, bien sûr, la clarté de nos raisonnements. La dénotation de notre lexique doit être précise, afin de rendre notre discours le plus intelligible possible. Mais les mots ne sont pas de simples briques, que l’on empile pour édifier des arguments. Chacun d’eux est un monde en soi. Ils infusent, dans l’esprit des auditeurs, un ensemble de représentations qui vont venir colorer, nuancer ou altérer notre raisonnement. Que ces représentations soient à notre avantage, et nous pourrons bâtir sur des fondements solides. Qu’elles jouent contre nous, en revanche, et il nous faudra construire sur des sables mouvants. Quand bien même notre édifice argumentatif aurait été impeccablement élaboré, il risquerait à tout moment d’être englouti sous des représentations mal choisies. Il va donc nous falloir être particulièrement attentif à la connotation de notre lexique. Elle a le pouvoir de porter ou, au contraire, de saper toute une entreprise de conviction.
Choisir des termes positifs
Ces considérations pourraient paraître anodines. Elles nous mènent pourtant à l’une des règles les plus essentielles de la rhétorique : « les mots eux-mêmes participent à emporter ou éloigner la conviction ». Indépendamment du raisonnement que nous tenons, des arguments que nous employons et des phrases que nous prononçons, les mots qui sortent de notre bouche ou de notre plume ont un effet propre sur l’auditoire. Le psychologue Thierry Melchior parle, à ce titre, de la fonction proférentielle du langage. Le simple fait de proférer un mot suffit à matérialiser la réalité
qu’il désigne 5. Cela signifie que, lorsque nous cherchons à emporter la conviction, nous devons porter une attention de tous les instants aux représentations que nous actionnons. Qu’un seul mot mal connoté nous échappe, et ce sont des pans entiers de notre argumentation qui peuvent
s’effondrer 6.
ÉTUDE DE CAS : Passionné depuis l’enfance par la corrida, je suis aujourd’hui un torero respecté. Consécration suprême : j’ai été invité dans une émission de télévision grand public à parler de ma passion pour cette belle tradition. Je n’en reste pas moins un peu soucieux. Il y a de grandes chances, je le sais, que je sois attaqué sous l’angle de la souffrance animale. Le jour du tournage, mes craintes se révèlent infondées. Tout le monde est très bienveillant, l’émission se passe bien, et je commence à me relâcher. L’un des journalistes me pose alors cette question : « Vous dites que la corrida rassemble toutes les générations. Mais tout de même, assister à la mort d’un animal, est-ce vraiment un spectacle familial ? » Trop en confiance, je réponds avec empressement : « Oh, mais vous savez, présenter la corrida de cette manière, c’est très réducteur. L’agonie du taureau n’est qu’une petite partie du spectacle. » Autour de moi, les regards changent. Se font étonnés. Puis belliqueux. Je me fige : je sais que je viens de commettre une terrible erreur.
DÉCRYPTAGE : « Agonie ». Le terme est terriblement mal choisi. Il véhicule des connotations de souffrance extrême et de spectacle sanglant : tout ce que nous cherchions précisément à mettre à distance. En un mot, nous avons sabordé l’intégralité de notre travail argumentatif. Et offert un angle pour nous attaquer avec une terrible efficacité. D’autant que, ce mot, c’est nous qui avons choisi de l’employer librement et spontanément. Il risque d’être difficile de le contester ou de le faire oublier. Lorsque nous parlerons, c’est désormais la souffrance et le sang que nos auditeurs auront à l’esprit.
Redéfinir les termes négatifs
Il arrive, hélas, que nous n’ayons pas le luxe de choisir les termes avec lesquels nous argumentons. Au contraire, ils nous sont imposés. Cela peut être le fait de l’institution au sein de laquelle nous intervenons, dans laquelle il existe des dénominations officielles, dont il peut être difficile de se défaire. Mais également, d’un supérieur hiérarchique, qui évoque notre travail en un lexique pas forcément à notre avantage. Ou même d’un contradicteur, qui nous jette un qualificatif péjoratif au visage. Dans chacune de ces situations, il est possible de rester sur la défensive, en contestant le terme incriminé, pour le remplacer par un autre, mieux connoté : « Vous utilisez le mot… Je comprends bien ce que vous voulez dire. À titre personnel, je préfère parler de… » Il est également possible de recourir à un autre outil : la définition rhétorique. Il consiste, tout simplement, à accepter le terme utilisé, mais à en proposer une redéfinition qui renforce notre argumentation, au lieu de lui nuire.
ÉTUDE DE CAS : Journaliste pour un magazine populaire, j’ai soumis à ma rédactrice en chef une proposition de sujet qui, bien qu’un peu technique, me tient à cœur. Durant la conférence de rédaction, dans laquelle nous décidons de la composition du prochain numéro, elle revient dessus : « Ah, oui, et on a votre proposition sur… qu’est-ce que c’était déjà ? Les micro-travailleurs qui alimentent les algorithmes en données ? J’ai peur que ce soit un peu intello, quand même… » Me voilà dans l’embarras. Si j’entre en confrontation directe, elle risque d’en prendre ombrage et de balayer ma proposition d’un revers de la main. Mais si j’acquiesce à son jugement, l’affaire sera entendue : mon enquête n’est pas adaptée. Dans un cas comme dans l’autre, je peux d’ores et déjà me préparer à en faire le deuil. Je choisis donc une troisième voie : « Alors, si par intello, vous voulez dire que c’est un article exigeant et profond, en effet, je suis d’accord avec vous ! Mais il me semble que ce sont précisément les valeurs pour lesquelles nous nous battons dans ce magazine, non ? » Ma rédactrice en chef ébauche une petite moue, à la fois embêtée et amusée. Je viens peut-être de sauver mon papier…
DÉCRYPTAGE : Cela n’a l’air de rien, mais nous venons en réalité de déployer une stratégie redoutable. En premier lieu, parce que nous avons enrôlé de notre côté les valeurs cardinales de l’organisation : l’exigence et la profondeur. Sauf à démontrer que notre proposition ne satisfait en réalité ni à l’une ni à l’autre, il devient délicat de s’y opposer. Mais en outre, notre redéfinition du terme « intello » est particulièrement bien ficelée. Il s’agit, en effet, d’un de ces nombreux mots dans lesquels cohabitent des connotations ambivalentes, certaines négatives, d’autres positives. En l’occurrence, il peut désigner tout à la fois un contenu abscons et assommant ou, comme nous le soulignons, profond et exigeant. Notre interlocutrice se retrouve donc piégée. Elle ne peut plus refuser le terme : c’est elle-même qui l’a mis sur la table. Quant à le redéfinir à son tour, elle pourrait s’y risquer, bien sûr, mais paraitrait tatillonne. Il est toujours possible de refuser, bien sûr : « J’entends bien, mais je pense quand même que le sujet est un peu trop aride. » Simplement, cela lui demandera d’y mettre une plus grande volonté. Et d’être prête à argumenter. Nous ne l’avons pas forcément convaincu du bien-fondé de notre position. En revanche, nous l’avons peut-être dissuadé de s’y opposer : c’est tout ce que nous souhaitions.
Bien sûr, cette stratégie ne sera pas toujours possible. Elle est surtout adaptée lorsque nous sommes confrontés à des termes équivoques, au sein desquels résident des connotations divergentes, voire opposées. À l’inverse, certains mots charrient avec eux un univers tellement péjoratif qu’ils découragent tout travail de redéfinition : nous nous retrouverions irrémédiablement écrasés sous les représentations que nous prétendions écarter. À moins, bien sûr, que nous soyons prêts à nous engager dans une lutte pied à pied, visant à faire entrer de force des connotations heureuses dans un terme honni. C’est la stratégie du retournement du stigmate, qui consiste à se réapproprier un mot injurieux, en en changeant le sens. On peut penser, par exemple, aux écrivains francophones noirs du milieu du
XX e 7 siècle, qui décidèrent de revendiquer fièrement leur « négritude ». Une telle entreprise dépasse largement, toutefois, la cadre de ce qu’un individu peut accomplir seul. Nous quittons le terrain de l’argumentation, pour entrer dans celui de la mobilisation collective et du débat public.