Le pouvoir rhétorique
II - Un outil de manipulation
En rhétorique, l’utilisation des émotions n’est donc pas nécessairement condamnable. Au contraire même : cela s’avère parfois une nécessité pratique autant qu’une exigence éthique. Lorsque la situation dont nous parlons est trop étrangère à notre auditoire, les affects ne sont pas seulement un outil pour provoquer l’adhésion. Ils sont aussi, plus profondément, la clé ouvrant sur une véritable compréhension. Voilà pourquoi, dans cet ouvrage, nous refusons fermement la distinction entre « convaincre » et « persuader ». L’idée même qu’il y aurait une conviction rationnelle noble et une persuasion émotionnelle ignoble est une absurdité. Dans toute argumentation, il y a une part d’émotions plus ou moins notable. Le pathos est bien une dimension indissociable de la rhétorique.
Est-ce à dire, dès lors, que jouer sur les affects est toujours légitime ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Car si le lien entre émotion et manipulation est tant présent dans les représentations, ce n’est pas totalement sans raison.
II - Un outil de manipulation
Dans l’esprit du grand public, l’appel aux émotions est indissociablement lié à l’idée de manipulation. Celle-ci, nous l’avons vu, désigne les procédés permettant d’influencer les individus en contournant, altérant ou neutralisant leurs facultés critiques. Ils ne sont plus, ou du moins plus totalement, en mesure de mettre à distance, examiner sereinement et, éventuellement, rejeter ce qui leur est proposé. Manipuler quelqu’un, c’est lui ôter le choix de ne pas être d’accord. Le transformer en objet que l’on utilise et fait agir à sa guise. Sans qu’il puisse mobiliser ses défenses.