Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 98 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - La suggestion émotionnelle

On comprend mieux, dès lors, le défi que peut représenter le fait de feindre un affect. Si l’on désire le créer de toutes pièces, il va nous falloir agir de manière parallèle et congruente sur l’ensemble de ces dimensions. Un tel exploit porte un nom : jouer la comédie. Ce n’est pas un hasard si, dans sa publicité, Coca-Cola a fait appel à un acteur. Emporter toute une rame dans l’hilarité, voilà qui nécessitait un professionnel de la contrefaçon émotionnelle. Or, justement : n’est pas comédien qui veut ! Sans quoi, nos télévisions ne seraient pas saturées de séries bon marché, aux dialogues mal écrits, certes, mais aussi mal joués. Reproduire un affect de manière convaincante constitue, en réalité, une prouesse prodigieusement difficile.

En tant qu’oratrices ou orateurs, lorsque nous cherchons à singer une émotion, nous devons donc comprendre que nous courons un péril mortel : celui de paraître inauthentique. Si nous échouons, nous passerons pour des êtres faux et mensongers. Nous serions alors couverts du ridicule propre aux grossières tentatives de duperie. La seule émotion que nous susciterions serait le mépris. À notre endroit.

On le constate : bien que miser sur la contagion soit effectivement la manière la plus directe de produire des émotions, elle n’en est pas moins délicate à mettre en œuvre. À moins de ressentir réellement les affects que nous cherchons à susciter, mieux vaut nous tourner vers d’autres vecteurs si nous ne voulons pas courir le risque de nous décrédibiliser. Cela tombe bien : ils sont, eux aussi, d’une grande efficacité.

 

2 - LA SUGGESTION ÉMOTIONNELLE

 

Neuf heures du matin. Nous arrivons au travail. Nous ne sommes ni particulièrement en forme, ni spécialement accablés. Une journée semblable à toutes les autres, en somme. Dans l’ascenseur, nous croisons une collègue de la comptabilité. Quand elle nous voit, son visage s’assombrit : « Dis donc, nous demande-t-elle, ça va ? Tu as l’air déprimé ! » Spontanément, nous répondons : « Oh non, tout va bien ! » En poursuivant notre route, néanmoins, l’idée commence à faire son chemin. C’est vrai pourtant que nous sommes un peu fatigués. Nous dormons terriblement mal, en ce moment. Et, à bien y penser, il n’y a vraiment aucun motif de se réjouir. Les actualités politiques : quelle tristesse ! L’état de santé de notre oncle : une tragédie ! Et, il y a cette histoire de chauffage, que nous n’avons toujours pas pris le temps de régler. Elle a raison, notre collègue de la comptabilité : cela ne va pas bien du tout !

Bien sûr, nous forçons le trait. Si une remarque aussi anodine parvient à nous plonger dans une telle affliction, c’est probablement que, sans nous l’avouer, nous étions, en effet, très déprimés. Il n’empêche que, ce type de situation, nous l’avons tous vécu. Un collègue nous dit que nous avons bonne mine ? Nous nous sentons pleins d’entrain. Notre mère nous trouve fatigués ? L’accablement nous guette. Un ami nous demande ce qui nous agace ? La moutarde nous monte au nez. Ce phénomène porte un nom. Nous venons de pénétrer sur le terrain de la suggestion.

La suggestion. Voilà un autre terme que, jusqu’à présent, nous avions soigneusement laissé de côté. Dans le langage courant, il est souvent employé de manière informelle et relâchée. Il existe pourtant une discipline dans laquelle la suggestion a été étudiée avec soin et précision :

l’hypnose 27. Le psychologue et hypnothérapeute Thierry Melchior la définit comme une « description injonctive ». Elle consiste à énoncer une réalité fausse mais qui, par le fait même qu’elle a été proférée, enjoint l’interlocuteur à s’y conformer. Par exemple, lorsque l’hypnotiste dit « vos paupières se ferment », formellement, il produit une simple description de la situation. Dans cette phrase, il n’y a ni question ni implicite. Simplement un constat erroné sur ce qui est en train de se passer puisque, pour lors, les paupières sont encore ouvertes. Et pourtant, il suffit de le dire pour que le destinataire de la séance, de lui-même, obtempère. La description est devenue vraie. Mieux : elle s’est rendue vraie. Autre exemple, plus proche de nous. Nous sommes engagés dans une partie de bowling endiablée contre un ami. Il s’apprête à lancer sa dernière boule. Qu’il fasse un strike, et nous aurons perdu. De notre banc, narquois, nous lui lançons : « Tu vas la rater. – Tais-toi, laisse-moi me concentrer ! – Pas besoin de te concentrer : tu vas la rater ! » Notre ami grogne, s’élance, tire… et soupire, en voyant sa dernière boule filer piteusement dans la gouttière. Une grande partie de l’accompagnement hypnotique, mais aussi, plus généralement, de toute communication, est fondée sur l’art de produire des suggestions. Certaines,

très directes. D’autres, beaucoup plus subtiles 28.

Or, précisément : les émotions tendent à être particulièrement suggestives. Lorsque nous nous voyons assigner un affect, il existe une chance que nous tendions à nous y conformer. Prenons, par exemple, ce classique indémodable des scènes de ménage : « Oh, tu es en colère, qu’est-ce qui ne va pas ? – Non ça va, je vais bien. – Mais si, je le vois que tu es en colère. – Mais enfin, tu m’énerves, puisque je te dis que tout va bien ! » En tant qu’oratrice ou orateur, il y a là une ressource que nous pouvons exploiter. Dans une situation donnée, si nous décrivons les émotions que nos auditeurs ressentent, ou devraient ressentir, nous participerons à les

induire 29.

 

É o TUDE DE CAS N 1 : Ma fille de huit ans rentre de l’école. Avec les sourcils froncés et l’air renfrogné des mauvais jours, elle m’annonce :

– Aujourd’hui, en sport, on a fait un tournoi de ping-pong. Je suis arrivée troisième…

– Oh, bravo ! lui réponds-je ! Tu dois être contente !

– Mais je suis forte normalement au ping-pong ! Je voulais être première…

– Enfin, tu es sur le podium ! C’est génial, tu peux être fière de toi !

– Oui, peut-être, c’est vrai, acquiesce-t-elle, tandis que sur son visage se dessine, enfin, l’ébauche d’un beau sourire.

É o TUDE DE CAS N 2 : Candidat en campagne pour l’élection présidentielle, je viens d’apprendre qu’une usine de ma région était menacée de fermeture. Je me rends aussitôt sur place. Les caméras des chaînes d’information sont déjà là. Tant mieux. Je monte sur les palettes empilées faisant office de tribune improvisée. Armé d’un mégaphone, je me lance dans une diatribe que je conclue ainsi : « Vous avez raison de vous sentir en colère ! Après s’être gorgé des aides de l’État, le propriétaire délocalise vos emplois ! Vous avez raison de vous sentir méprisés ! Vous avez consacré votre vie à cette entreprise, et du jour au lendemain vous en êtes privés ! Vous avez raison de vous sentir écœurés ! Les politiques vous ont tous promis la lune, et aujourd’hui que votre usine est menacée, où sont-ils ? Quand fera-t-on enfin la seule chose sensée : tordre le bras à l’Europe, pour sortir des carcans absurdes, et sauver nos emplois ! » Autour de moi, les grévistes, d’abord sur la réserve, ponctuent désormais de leurs cris chacune de mes phrases. Je ne suis pas sûr de les avoir convaincus de voter pour moi. Mais qu’importe : à la télévision, l’image aura de l’allure…

 

DÉCRYPTAGE : Que ce soit dans la communication quotidienne ou dans des contextes plus solennels, la suggestion directe est bien une manière efficace d’induire des affects. La seconde étude de cas attire néanmoins notre attention sur une réserve importante. Ce n’est pas parce que nous aurons réussi à émouvoir que nous parviendrons nécessairement à convaincre. Nous aurons fait une partie du chemin, assurément, mais il restera encore à emporter l’adhésion. Et à faire passer à l’action. Il s’agit là, toutefois, d’une limite qui n’est pas propre à la seule suggestion, mais vaut plus généralement pour toute la rhétorique affective. Par ailleurs, il faut bien reconnaître que ce procédé reste assez rudimentaire. En pratique, si nous voulons toucher nos auditeurs, nous pourrons rarement nous contenter de leur assigner une émotion. Il faudra sans doute mobiliser également les deux autres vecteurs de production des affects : les montrer et, surtout, les invoquer.