Le pouvoir rhétorique
III - Contre-argumenter
Ajoutons deux remarques, pour finir. Premièrement : si l’argument par la santé reste critiquable quand il est employé pour étayer ma proposition, il peut en revanche être utilisé en toute rigueur pour contrer certaines objections. Il s’agit, en effet, d’une réponse parfaitement admissible au contre-argument classique, mais erroné, selon lequel : « Il faut manger de la viande pour être fort et en bonne santé. » Deuxièmement : l’argument écologique, bien qu’inefficace dans le contexte que nous avons imaginé, n’est pas condamné pour autant à être banni de ma ligne argumentative. Si je sens que mon plaidoyer a eu de l’impact, que mes interlocuteurs ont déjà commencé à réviser leurs opinions initiales et qu’ils disposent encore d’un peu d’attention à me consacrer, je peux tenter de pousser mon avantage en mentionnant brièvement le fait qu’une alimentation végétarienne est bonne pour l’environnement. L’argument ne participera probablement pas à emporter la conviction. Mais il pourrait toutefois être reçu comme acceptable. J’aurai ainsi été fidèle à mes opinions, en ne renonçant pas à mentionner mon argument du cœur. Mieux : sur le long terme, il s’agit d’une petite graine que je viens de planter. Qui sait si, dans quelques mois ou années, je n’aurai pas le plaisir de voir germer de nouvelles convictions écologiques.
III - Contre-argumenter
Nous avons, jusqu’à présent, envisagé l’argumentation sous un angle essentiellement statique : en tant qu’oratrices ou orateurs, quels arguments allons-nous choisir face à un auditoire donné ? Cette étape était nécessaire, mais elle ne saurait être suffisante. Car l’argumentation est, toujours, un mouvement dynamique. Tout ce que nous disons peut être contredit. L’adversaire que nous tentons de pourfendre en débat ne manquera pas de nous opposer une lutte vigoureuse. L’interlocuteur que nous cherchons à rallier à notre position ne se privera pas de la mettre à l’épreuve. Les auditeurs qui nous écoutent silencieusement ne s’abstiendront pas, en leur for intérieur, de nous répondre pied à pied.
Quand nous argumentons face à quelqu’un, nous devons garder à l’esprit qu’une force contraire existe en lui, composée d’un ensemble d’arguments symétriques aux nôtres et susceptibles de les neutraliser. Inversement, nous devons nous-mêmes être capables de nous opposer à une proposition qui soulève en nous un doute, une réserve ou un désaccord. C’est là un élément essentiel : on ne contredit pas forcément dans l’objectif de détruire la position de l’interlocuteur. Nous pouvons également chercher à y introduire une correction, une variation ou une précision. Voire, simplement, vouloir l’éprouver au fer de nos objections. En vérifier la rigueur, la solidité, la pertinence. Il faut bien comprendre ceci : la contre-argumentation n’a, en elle-même, rien de conflictuel. Elle fait partie de l’ordre naturel de la rhétorique. Il s’agit d’une épreuve que nous devons être prêts à affronter, si l’on désire convaincre. Ou à faire passer, si l’on songe à se laisser convaincre.
Dans cette perspective, nous examinerons successivement les trois grandes manières de contredire. Les objections ad rem tout d’abord, qui consistent à attaquer la validité des arguments. Les objections ad hominem, ensuite, qui consistent à attaquer la cohérence des lignes argumentative. Les objections ad personam, enfin, qui consistent à attaquer la crédibilité de