Le pouvoir rhétorique
3 - Donner un sentiment de résolution
reviendrons 20.
3 - DONNER UN SENTIMENT DE RÉSOLUTION
L’anaphore : L’anaphore est une figure de style consistant à commencer une série de phrases par la même séquence de mots : « Une France de la justice, où l’argent… Une France de la solidarité, où aucun des enfants… Une France du civisme, où chacun demandera… » Il est également possible de placer le pivot en fin de phrase, auquel cas, si l’on désire employer un vocabulaire technique, on parlera plutôt d’une épiphore : « Le changement, c’est maintenant ! L’espérance, c’est maintenant ! Le futur, c’est maintenant ! »
L’anaphore est déjà, en elle-même, un procédé de saillance. Elle forme, dans le discours, une période propice au crescendo. Pour cela, nous allons construire notre anaphore à la manière d’une marée montante, dont les vagues avancent et refluent, gagnant chaque fois un peu plus de terrain. Il nous faudra donc monter en intensité au cours de notre phrase 1, afin de terminer sur un premier sommet émotionnel, avant de laisser redescendre naturellement la pression au début de la phrase 2, à ceci près que nous allons amener cette deuxième phrase encore plus haut en intensité, avant de recommencer pour la phrase 3, et ainsi de suite. Pour les auditeurs, cela crée une impression d’intensification et d’accumulation, qui fait monter progressivement en eux les émotions, sans qu’ils sachent jamais quand cela va s’arrêter. Bien maîtrisé, ce crescendo peut générer un effet de saillance très fort.
Mais ce n’est pas tout. Car, par sa structure même, l’anaphore appelle une clôture. Lorsque nous sentons que les émotions de l’auditoire sont au plus haut, et que nous avons atteint l’apogée absolu de la période, il va nous falloir la refermer. Pour cela, nous allons utiliser une phrase conclusive, qui reprend généralement le pivot autour duquel nous avions construit notre figure, tout en y introduisant une variation : « La France, la France n’est pas un problème : la France est la solution ! » ; « Le futur, c’est maintenant ! C’est maintenant ! C’est maintenant ! ». Cette phrase conclusive va donner à l’auditoire un sentiment de résolution très net, qui produira un climax émotionnel et servira d’indice infaillible pour le déclenchement des applaudissements.
Parce qu’elle agit à la fois comme un procédé de saillance et de résolution, l’anaphore apparaît comme l’un des claptraps les plus puissants. Elle est couramment utilisée dans les discours qui cherchent à mobiliser l’enthousiasme des auditeurs, au premier rang desquels les discours politiques, qui sont parfois construits comme une simple succession d’anaphores. À titre d’exemple, dans le célèbre discours que Martin Luther King a prononcé le 28 août 1963 devant le Lincoln Memorial, la période « I have a dream » est anaphorique.
Attention, cela dit : pour être efficace, l’anaphore exige un certain savoir-faire. Si nous échouons à lui donner du souffle, ou si nous la prolongeons trop longtemps, l’effet de crescendo va disparaître, pour laisser place à un cruel sentiment de monotonie. La phrase conclusive fera alors moins l’effet d’une résolution que d’une délivrance, et plutôt que des applaudissements, nous risquons de recueillir surtout des haussements de sourcils dubitatifs.
L’énumération ternaire : Autre procédé permettant de donner un fort sentiment de clôture : l’énumération ternaire, plus communément appelée liste de trois. Lorsque nous commençons une énumération, les auditeurs s’attendent naturellement à ce qu’elle comprenne trois termes. Si nous nous arrêtons au second, notre formule paraîtra inachevée. Si nous allons jusqu’au quatrième, elle semblera surchargée. En revanche, le troisième terme suscite, de lui-même, un sentiment de complétude. Il est, étonnamment, assez difficile d’expliquer pourquoi. Cela semble lié à la structure même de l’énumération : le premier terme pose les fondements, le deuxième crée de la logique, le troisième confirme la cohérence, rendant le recours à un quatrième terme superflu. La recherche en psychologie sociale l’a d’ailleurs récemment confirmé : les listes de trois s’imposent à nous
avec une forme d’évidence 21.
L’énumération ternaire constitue un outil redoutable pour donner à nos auditeurs un sentiment de résolution. Lorsque vient le troisième terme, il leur semble naturellement marquer la fin de la période. Pour peu que nous ayons créé suffisamment de saillance auparavant, nous avons de grandes chances d’être salué par une réaction d’enthousiasme : « Une France du travail, du mérite, de l’effort » ; « Une France de l’exemple, où le pays se retrouve dans ce qui le réunit, dans ce qui l’élève, dans ce qui le dépasse ! ». De nombreuses énumérations ternaires sont d’ailleurs restées dans les mémoires, parmi lesquelles : une phrase de Jules César, « je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu », la devise des jeux olympiques, « plus vite, plus haut, plus fort », ou le titre d’un film célèbre, Le Bon, la Brute et le Truand.
L’opposition binaire : En rhétorique, l’antithèse est une figure qui consiste à mettre en opposition deux termes ou deux propositions. Selon les cas, elle peut s’apparenter à une simple mise en balance : « L’argent sera remis à sa place, qui est celle d’un serviteur et non d’un maître. » Ou bien, prendre des formes plus complexes, comprenant des parallélismes de construction : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements
de cour vous rendront blanc ou noir 22. » Elle peut également s’étaler sur un segment long, ou être comprise tout entière en une seule phrase.
Surtout, dans sa structure même, l’antithèse permet d’insuffler un sentiment de résolution. Une fois notre second terme énoncé, l’auditoire comprend que nous sommes parvenus au bout de notre période. Il s’agit d’ailleurs d’une des formes de résolutions les plus simples possibles : puisque ce n’était pas ceci, alors cela doit être cela. Exactement comme c’était le cas avec l’énumération ternaire, il s’agit d’un indice très fort donné à l’auditoire : si notre période était suffisamment saillante, et notre antithèse assez claire, nous avons de grandes chances de recueillir l’assentiment.
Notons que notre étude de cas comprend une antithèse un peu particulière : « Une France du civisme, où chacun demandera non pas ce que la République peut faire pour lui, mais ce que lui peut faire pour la
République 23 ! » En rhétorique, il s’agit d’une figure de style à part entière : on appelle cela un chiasme, c’est-à-dire une double répétition par ordre inversé (A-B ; B-A). En pratique, le chiasme n’est rien d’autre qu’une antithèse dont le parallélisme de construction a été poussé à son paroxysme. En cela, il tend à dégager une impression de grande élégance. On le retrouve d’ailleurs souvent dans le rap, auquel il a donné des vers puissants : « Avant d’être un Français moyen, faudrait déjà qu’on me donne
le moyen d’être un Français 24 » ; « Ils disent que tu peux t’en sortir si tu le
mérites, mais tu mérites de t’en sortir 25 ». Il ne faut pas en négliger l’intérêt : bien construit, bien maîtrisé, le chiasme est un claptrap redoutable.
L’annonce : L’une des manières les plus simples de créer un sentiment de résolution consiste à annoncer ce que l’on s’apprête à dire… avant de le dire effectivement. Concrètement, ce procédé recouvre deux figures de style que nous avons déjà envisagées en guise d’accroche : la question rhétorique et la suspension.