Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 10 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - La rhétorique éthique

Ces considérations nous révèlent le péché originel du positionnement individualiste : il revient, en définitive, à abdiquer toute possibilité d’une réflexion éthique sur la rhétorique. Dans cette perspective, les oratrices et les orateurs ne peuvent plus être blâmés pour avoir utilisé un procédé manipulatoire, puisque la question des moyens de la conviction ne se pose pas. Ils ne peuvent pas non plus être accusés d’avoir mis leurs compétences au service d’un objectif condamnable, puisque la question des fins de la conviction ne se pose pas non plus. Il y a pourtant bien, dans la réalité, des procédés litigieux et des objectifs pernicieux ! Quand bien même nous ne parviendrions pas à nous mettre d’accord pour déterminer lesquels le sont, nous nous retrouverions pour constater qu’ils existent. Adopter une éthique individualiste, c’est renoncer à se poser de telles questions. Dans le confort de cette approche, ce que nous abdiquons, c’est la possibilité même de réfléchir aux fondements d’un débat public de qualité.

 

4 - LA RHÉTORIQUE ÉTHIQUE

 

Alors, que faire ? Quelle posture adopter ? Au terme de cette réflexion, force est d’admettre que nous ne disposons pas d’une solution tranchée. Et cela est parfaitement normal. La définition d’un dilemme, a fortiori d’un dilemme éthique, c’est précisément de n’admettre aucune bonne réponse. Il nous place devant un choix intimement personnel, où toutes les options se révèlent inconfortables. C’est à chacune et à chacun d’entre nous qu’il revient, en conscience, d’arrêter sa décision. En définitive, tout se ramène à un seul et unique paramètre : quelle oratrice ou quel orateur voulons-nous être ?

Il nous reste, toutefois, à élucider notre interrogation première : quelle rhétorique devrait être enseignée dans une société démocratique ? Cette question nous invite à retourner la focale de la discussion, pour la pointer finalement sur les professeurs. Des trois éthiques de la conviction découlent, pour eux, trois impératifs pédagogiques.

Une exigence de clarté, d’abord. Les professeurs de rhétorique se doivent d’attirer systématiquement l’attention des élèves sur les outils qui, selon eux, relèvent d’une pratique respectable ou, au contraire, contestable. Ainsi, les oratrices et les orateurs souhaitant fonder leur éthique sur les moyens de la conviction sauront quels sont ceux qu’ils peuvent utiliser sereinement, ceux qu’ils doivent manier prudemment, et ceux dont il leur faut se détourner fermement.

Une exigence d’exhaustivité, ensuite. Les professeurs de rhétorique se doivent de présenter aux élèves l’intégralité des outils, techniques et procédés dont ils ont eux-mêmes connaissance. Sans en omettre aucun. Ainsi, les oratrices et les orateurs désirant fonder leur éthique sur la fin de la conviction, ou choisissant de s’en remettre à l’individualisme, pourront lutter contre leurs adversaires à armes égales.

Une exigence d’universalité, enfin. Les professeurs de rhétorique se doivent de diffuser leur enseignement le plus largement possible. Dans l’idéal, c’est tous les individus qu’il faudrait parvenir à former. Ainsi, nous n’aurions plus à nous soucier de l’utilisation de procédés manipulatoires : les auditeurs seraient pleinement en mesure de les repérer, de les désarmer, et d’en blâmer les responsables. Nous n’aurions plus à craindre qu’une rhétorique trop efficace soit mise au service d’un projet égoïste ou néfaste : les auditeurs seraient pleinement en mesure de le discuter, de l’éprouver et, s’ils l’estiment nécessaire, de s’y opposer. Universellement enseignée, la rhétorique cesserait d’être un pouvoir exercé brutalement par ceux qui se la sont appropriée. Elle deviendrait, au contraire, l’outil permettant l’exercice d’un débat de qualité. La rhétorique partagée n’est pas seulement une rhétorique démocratique. Elle est aussi la seule rhétorique éthique.

 

Voilà ce qu’est, au fond, cet ouvrage : une mise en partage de la rhétorique. Bien sûr, il s’agit d’un traité pratique. Les lectrices et les lecteurs pourront en appliquer chaque page dans leur vie quotidienne. Mais sa portée va au-delà. Partager la rhétorique, c’est garantir le caractère éthique d’un pouvoir qui s’exerce sur nous, et que nous exerçons sur les autres. C’est également garantir le caractère démocratique d’un pouvoir dont quelques-uns jouissent, à ce jour, sur toute la société. Où que notre regard se porte, nous contemplons un même horizon. La seule manière de s’assurer que le pouvoir rhétorique soit utilisé équitablement, c’est de veiller à ce qu’il soit partagé par toutes et tous.

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