Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 36 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Les objections ad personam

 

Soulever une objection ad personam consiste à mettre en cause directement la crédibilité des orateurs. Il ne s’agit plus de discuter la validité des arguments, ni de contester la cohérence des lignes argumentatives, mais bien d’attaquer l’interlocuteur lui-même. Plutôt que de nous embarrasser à réfuter son argumentation, nous cherchons à le décrédibiliser personnellement, afin de discréditer l’intégralité de ses propos en un seul mouvement.

Mais l’objection ad personam n’est pas seulement une arme de disqualification : elle est aussi, le plus souvent, perçue comme une arme disqualifiante. En cherchant à déshonorer nos adversaires, le risque est grand d’attirer le déshonneur sur nous-même. Dans le débat public, ce procédé a été frappé de disgrâce. Être accusé d’avoir commis une attaque personnelle, c’est s’exposer à perdre soi-même toute crédibilité. Or, la réalité est plus complexe que cela. Il est nécessaire d’introduire une distinction cruciale entre les objections ad personam externes, qui sont effectivement fallacieuses à bien des égards, et les objections ad personam internes qui, elles, peuvent être considérées comme plus rigoureuses.

L’objection ad personam interne consiste à dénoncer, chez l’interlocuteur, une caractéristique entretenant un rapport direct avec l’argumentation qu’il est en train de développer. Dans cette mesure, elle peut apparaître comme parfaitement recevable. Imaginons que, lors d’un déjeuner avec des amis, nous annoncions nous sentir malade. L’un des convives nous demande de lui préciser les symptômes que nous ressentons. Puis, nous suggère une liste de médicaments. Si l’ami en question est médecin, nous allons sans doute noter ses conseils précieusement, avant de passer à la pharmacie du quartier. En revanche, s’il est professeur de mathématiques, il est probable que nous écoutions ses recommandations distraitement… avant d’aller consulter un médecin diplômé ! Dans ces deux interactions, les arguments échangés sont strictement identiques. Ce qui entraîne notre rejet, dans le second cas, c’est la personne même de l’orateur. En notre for intérieur, nous avons formulé une objection ad personam  : il n’est pas médecin, donc nous n’avons pas confiance en sa médecine. Notons que cette objection ne dit pas un mot du tort ou de la raison, du vrai ou du faux. Un soignant expérimenté peut parfaitement commettre une prescription erronée. Et un remède de grand-mère se révéler être un conseil avisé. Mais si l’objection ad personam interne n’a jamais rien de définitif, elle peut malgré tout apparaître comme rigoureuse. Constituer l’un des éléments pertinents pour décider si nous souhaitons nous laisser convaincre. Au même titre que les arguments.

L’objection ad personam externe consiste, a contrario, à dénoncer chez l’interlocuteur une caractéristique n’entretenant aucun lien direct avec le sujet en discussion. Il s’agit alors d’un procédé indéniablement fallacieux. Nous nous contentons de tout mettre en œuvre pour discréditer notre interlocuteur. Le faire paraître détestable, ridicule, ignare, incapable, angoissant. Notons que, ici, il importe peu que nos allégations soient fondées ou mensongères. Quand bien même les faits dont nous accusons notre adversaire seraient parfaitement établis, la seule question qui vaille est de savoir s’ils ont un rapport avec la controverse. Reprenons l’exemple initié plus haut, et imaginons maintenant que l’ami qui nous donne un conseil de médecine soit effectivement médecin… mais qu’il ait par ailleurs été condamné pour fraude fiscale. S’agit-il d’un fait embarrassant ? Bien sûr. Pourrais-je l’en accabler s’il me reprochait un jour de télécharger des films illégalement ? Sans doute. Mais est-ce un motif pertinent pour disqualifier sa prescription médicale ? En aucune manière. En définitive, l’objection ad personam externe n’est rien d’autre que l’irruption, dans le processus de conviction, de la médisance, de la calomnie, voire de la diffamation.

É o TUDE DE CAS N 1 : Lors d’un dîner de famille, mon frère monopolise la parole. Il s’est pris d’une nouvelle passion : les technologies permettant de capter le carbone directement dans l’atmosphère. D’après lui, il s’agit de la solution miracle au réchauffement climatique. Mais aussi, et surtout, d’une juteuse opportunité d’investissement. Il conseille d’ailleurs à nos parents d’investir d’urgence dans les entreprises de ce secteur : les bénéfices sont assurés ! Pour moi, c’est une très mauvaise idée. Je me souviens avoir lu quelques articles sur ces technologies. Elles sont encore balbutiantes, et rien ne garantit qu’elles soient un jour rentables, sinon même opérationnelles. Je préférerais éviter, toutefois, de m’engager dans un long débat d’expert avec mon frère. Il risquerait de prendre le dessus, en me noyant sous des exemples que je ne maîtrise pas. Je me contente donc de dire : « Voilà qui est bien alléchant ! Mais tout de même… Tu nous avais suggéré d’investir dans l’informatique juste avant l’explosion de la bulle Internet. Dans les subprimes juste avant la crise de 2008. Et dans la crypto-monnaie juste avant l’effondrement du bitcoin. Es-tu sûr d’être la meilleure personne pour nous aider à gérer notre argent ? » Mon frère se lance dans une tirade interminable. Mais trop tard, l’affaire est pliée : au regard dubitatif que lui lancent mes parents, je sais leurs économies en sécurité.

 

DÉCRYPTAGE : Dans ce débat compétitif, nous avons volontairement choisi de délaisser l’objection ad rem, qui nous aurait emmenés sur le terrain de prédilection de notre adversaire, pour lui préférer une objection ad personam succincte et expéditive. Celle-ci pourrait apparaître comme un aveu de faiblesse. Incapables de vaincre sur le terrain de l’argumentation, nous avons choisi la voie de la disqualification. Il s’agit pourtant d’une objection interne, contenant sa part de rigueur. Après tout, il ne semble pas déraisonnable de douter des conseils d’un mauvais conseilleur ! Mais n’oublions pas que, toute légitime qu’elle puisse être, l’objection ad personam n’a jamais rien de définitif. Ce n’est pas parce que notre interlocuteur a eu systématiquement tort par le passé qu’il ne pourrait pas avoir raison aujourd’hui. Alors, à quoi faut-il donner la priorité ? À une argumentation documentée ? Ou à une objection ad personam justifiée ? Cette question, une fois encore, n’admet ni bonne ni mauvaise réponse : seulement l’une plus convaincante que l’autre aux yeux des auditeurs.