Le pouvoir rhétorique
2 - Les plans logiques
Voilà pourquoi nous ne pouvons en aucun cas nous borner, pour traiter de l’organisation du discours, à énumérer ces six étapes canoniques. Il nous faut encore montrer comment il est possible d’organiser concrètement, entre eux, les différents éléments de notre propos : arguments, exemples, informations… C’est à cela que nous allons nous atteler, en distinguant trois grands types de plans : logiques, descriptifs, narratifs.
2 - LES PLANS LOGIQUES
Commençons par la structure la plus classique : celle des plans logiques. Ce sont ceux auxquels tous les écoliers sont formés, lorsqu’ils étudient l’exercice de la dissertation argumentée. Dans ce type de plan, nous présentons une réflexion construite méthodiquement. Les informations et les arguments s’enchaînent progressivement, étape après étape. Les différentes parties sont articulées entre elles par des inférences, c’est-à-dire des liens construits selon un raisonnement spécifique. Il existe ainsi plusieurs types de plans logiques, correspondant aux différents types de raisonnements sur lesquels ils sont fondés. Nous nous bornerons à examiner les quatre plus courants : les plans analytiques, dialectiques, chronologiques et thématiques.
Dans un plan analytique, notre pensée s’organise selon une logique linéaire. Chaque élément est la conséquence de ce qui précède et le fondement de ce qui suit. Les parties sont structurées comme autant de grandes étapes dans l’articulation d’un raisonnement global. L’incarnation la plus simple de ce plan analytique, c’est la structure « problème, causes, conséquences, recommandations ». Mais il en existe d’innombrables variantes, parfois plus subtiles, en fonction du sujet que nous avons à traiter. Lorsque, en conclusion, nous aboutissons à notre proposition, celle-ci apparaît comme la conséquence naturelle de ce que nous venons de développer.
Dans un plan dialectique, notre pensée se construit sur une logique d’opposition. Elle suit un mouvement de balancier. Dans un premier temps, nous présentons notre thèse, qui constitue notre point de vue initial sur le sujet. Puis, nous la confrontons à son antithèse, qui permet d’en montrer les nuances, les limites, les points aveugles, voire les erreurs. Cela nous permet d’aboutir à la synthèse, dans laquelle nous présentons notre proposition finale, qui apparaît bien souvent comme le dépassement de l’opposition initiale.
Dans un plan chronologique, notre pensée relève d’une logique temporelle. Elle suit l’écoulement naturel du temps. Après avoir identifié la période que nous considérons comme pertinente, nous la divisons en plusieurs grandes étapes, qui correspondront à nos différentes parties. Tout l’enjeu de notre raisonnement sera de parvenir à restituer la cohérence des événements entre eux. Il ne faudra pas seulement nous contenter de montrer comment ils se sont déroulés, mais chercher à expliquer pourquoi. Cela doit naturellement nous amener, en conclusion, à formuler notre proposition, qui sera soit un jugement sur le passé, soit une recommandation pour le présent, soit une anticipation de l’avenir.
Dans un plan thématique, enfin, notre pensée se structure selon une logique de classification. Nos différentes parties correspondent aux grands thèmes qui, mis bout à bout, donnent à voir le sujet dans sa globalité. Tout l’enjeu consiste alors à forger des catégories qui ne se recoupent pas, restent cohérentes et, ensemble, épuisent toute la complexité de la question. À partir de là, il nous restera à montrer en quoi ces différents thèmes nous permettent de dégager différentes conclusions qui, ensemble, convergent toutes vers une proposition unique.
La force des plans logiques tient, on le voit, à la rigueur de leur construction. Ils sont parfaitement adaptés aux situations dans lesquelles il nous faut rendre compte de réflexions complexes et structurées. Mais cette rigueur vient avec un prix à payer. Tout d’abord, la construction d’un plan logique nécessite un soin tout particulier, et suppose donc que nous disposions d’un temps de préparation suffisant. Par ailleurs, et c’est un point crucial, les plans logiques exigent que nous puissions présenter notre raisonnement dans son intégralité. Dans le cas contraire, notre proposition, qui en découle directement, se verrait amputée d’une grande partie de sa force de conviction. C’est pourquoi, lorsque nous choisissons d’avoir recours à un plan logique, nous devons nous assurer que l’environnement nous permettra de nous exprimer sereinement. Encore nous restera-t-il, bien sûr, à conserver l’attention de nos auditeurs jusqu’au bout de notre intervention. Le contexte ne fait pas tout : il nous faut également, ici peut-être plus qu’ailleurs, être bonne oratrice ou bon orateur.
ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Je suis expert en éloquence, et je prends la parole durant une journée de conférences au terme de laquelle j’espère bien réussir à vendre des formations. Mon idée directrice est la suivante : « Tout le monde peut devenir oratrice ou orateur, il suffit d’apprendre à respecter quelques conseils simples. »
Option no 1 : Je peux opter pour un plan analytique. Dans ce cas, je commence par constater que de nombreuses personnes ont peur de prendre la parole en public. Je m’interroge alors sur l’origine d’une crainte si répandue, et montre qu’elle s’explique par le fait que l’oralité n’est pas enseignée durant le cursus scolaire. Or, vais-je ajouter, cette carence est dommageable dans une société comme la nôtre, qui repose de plus en plus sur la prise de parole en public. Il est donc essentiel de la combler par de la formation continue. Et cela tombe bien : tout le monde peut devenir une bonne oratrice et un bon orateur…
O o PTION N 2 : Je peux opter pour un plan dialectique. Dans ce cas, je commence par présenter toutes les situations professionnelles et citoyennes dans lesquelles il est essentiel de maîtriser l’éloquence, et j’en conclus qu’il s’agit désormais d’une compétence incontournable. Mais je nuance immédiatement cette position, en reconnaissant que, pour certaines personnes, s’exprimer en public constitue un véritable calvaire. J’explore donc les stratégies permettant de contourner ce traumatisme : développer ses compétences à l’écrit, investir le domaine numérique, se retrancher sur la visioconférence… Puis, dans un troisième temps, je dépasse cette opposition pour montrer que personne n’est condamné à ne pas savoir prendre la parole. Au contraire même : tout le monde peut devenir une bonne oratrice ou un bon orateur…
O o PTION N 3 : Je peux opter pour un plan chronologique. Dans ce cas, je remonte jusqu’à l’époque de la royauté pour montrer que, durant des siècles, les individus ont rarement eu l’occasion de faire valoir leur point de vue en public. Puis, dans un deuxième temps, je m’intéresse à l’avènement de la démocratie, en mettant en lumière le fait qu’elle a redonné une importance cruciale à l’éloquence. Enfin, dans une dernière partie, je me concentre sur l’époque actuelle, pour défendre l’idée qu’avec les réseaux sociaux, les nouvelles formes d’entrepreneuriat et les mécanismes de démocratie participative, l’art oratoire est devenu une compétence plus essentielle que jamais. Or, cela tombe bien : tout le monde peut devenir une bonne oratrice ou un bon orateur…
O o PTION N 4 : Je peux opter pour un plan thématique. Dans ce cas, je commence par examiner l’importance de l’art oratoire dans la sphère politique, et remarque qu’à l’heure de la démocratie, des mouvements sociaux et d’Internet, il est devenu crucial pour tous les citoyens de savoir prendre la parole. Je me tourne ensuite vers la sphère professionnelle, et observe qu’entre les présentations, les entretiens, les formations, les réunions et les visioconférences, il y a de moins en moins de travailleurs qui peuvent se permettre de ne pas être éloquents. J’examine enfin la sphère personnelle, et note que, entre les discours de mariage et les oraisons funèbres, nous aurons tous, un jour ou l’autre, à prononcer un discours. Où que l’on se tourne, nous sommes donc confrontés, aujourd’hui, à l’exigence de savoir parler en public. Or, cela tombe bien : tout le monde peut devenir une bonne oratrice ou un bon orateur…