Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 80 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - La rhétorique incantatoire

 

Dans le vocabulaire de la magie, l’incantation désigne la composante verbale d’un acte surnaturel. En prononçant, souvent de manière répétée, des formules magiques ou sacrées, l’incantateur parvient à transformer la réalité. À la plier à sa volonté. Dans le vocabulaire de la rhétorique, l’incantation désigne… exactement la même chose.

En tant qu’oratrices ou orateurs, nous sommes parfois confrontés à une situation délicate : celle de devoir faire accepter une idée ou une proposition, sans être en capacité de la défendre. De quelque manière que nous le prenions, notre dossier nous semble trop fragile. Nos raisonnements, trop branlants. Nos arguments, trop peu convaincants. En somme : il nous faut parvenir à faire accepter l’inacceptable. La solution la plus simple, alors, consiste à faire fi de la réalité. À ne pas la décrire telle qu’elle est, mais telle que nous voudrions qu’elle soit. Ce qui semble très improbable, nous l’affirmons comme certain. Ce qui paraît en tout point douteux, nous l’avançons comme vrai. Ce qui n’est de toute évidence que secondaire, nous le présentons comme principal. Au fond, ce que nous ne parvenons pas à argumenter, nous nous contentons de l’asséner, dans l’espoir de le créer. Plutôt que d’adapter notre volonté aux contraintes de la réalité, nous cherchons à transformer la réalité par la seule force de notre volonté.

D’un point de vue technique, la rhétorique incantatoire se définit donc assez simplement. Elle n’est rien d’autre qu’un discours très assertif, utilisé pour décrire une réalité beaucoup plus incertaine. Prenons un exemple historique. Le 18 juin 1940, alors que la France du maréchal Pétain vient de capituler face à l’Allemagne nazie, et que tout espoir semble perdu, le général de Gaulle s’adresse aux Français depuis la radio de Londres : « La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! » Au moment où ce discours est prononcé, il semble y avoir peu de raisons d’être aussi optimiste. La France, encerclée par l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste, séparée de ses alliés et de ses colonies par les mers et l’océan, semble justement très seule. Pourtant, en répondant à l’appel du général de Gaulle, les résistants français contribuent à renverser le cours de la guerre. Ils rendent ainsi possible ce qui, le 18 juin 1940, paraissait très improbable. L’incantation est couronnée de succès.

 

ÉTUDE DE CAS : Je suis le chef du service des urgences dans un grand hôpital parisien. Il y a quelques mois, nous avons dû faire face à la première vague d’épidémie de coronavirus, qui a été une épreuve terrible pour toutes les équipes. Hélas, après un été où nous avons pu croire la maladie sous contrôle, le nombre de cas quotidien repart désormais à la hausse. Il n’y a plus de doute : nous allons devoir affronter une seconde vague. Les soignants sont épuisés. Certains, qui avaient attrapé la maladie, s’en remettent à peine. Les investissements supplémentaires, promis par le gouvernement, ne sont pas arrivés. Dans le service, l’heure n’est pas à la mobilisation, mais plutôt au désespoir. Je décide donc de rassembler tout le personnel, pour leur donner un discours d’encouragement : « Les amis, nous allons y arriver ! On a réussi à faire face une fois, on y arrivera à nouveau ! La seconde vague sera moins éprouvante, vous verrez. Nous avons plus de moyens, nous sommes bien mieux préparés ! Et puis, le vaccin arrivera sans doute très vite. Bientôt, cette épidémie sera derrière nous ! » Autour de moi, les visages se sont faits plus sombres encore. Manifestement, mon discours n’a pas eu l’effet escompté.

 

DÉCRYPTAGE : Nous venons de nous heurter aux limites du discours incantatoire. Faute de pouvoir adosser nos encouragements à de véritables arguments, nous nous sommes réfugiés derrière des formulations très assertives. Mais hélas, personne n’est dupe. Les auditeurs sont parfaitement aptes à discerner la réalité derrière les mirages que nous leur faisons miroiter. Ils savent que notre discours n’est pas tissé de raison mais d’illusions.

La grande difficulté à laquelle nous confronte la rhétorique incantatoire, c’est donc celle de la distance entre le discours et les faits. Par hypothèse, cette distance existe : c’est la définition même de l’incantation. Mais si elle se fait trop grande, elle en devient criante. Plus aucun auditeur ne peut l’ignorer. Pas même ceux qui, par optimisme ou désespoir, seraient prêts à se laisser bercer par une réalité enjolivée. Dans un étonnant paradoxe, l’incantation devient alors sa propre réfutation.

 

En tant qu’oratrices ou orateurs, ne négligeons pas la puissance de la rhétorique incantatoire. Bien maîtrisée, savamment mesurée, elle est le matériau dont sont forgés les plus beaux discours mobilisateurs. Attention, toutefois, à ne pas en abuser. Face à une réalité dont personne n’ignore l’âpreté, la vérité crue se révèle parfois plus convaincante que les chimères. Par ailleurs, ne négligeons pas les dilemmes éthiques auxquels nous confronte ce procédé. Où se situe, en effet, la frontière entre l’incantation et le mensonge ? Qu’est-ce qui sépare une tendance acceptable à l’exagération, d’un recours discutable à la dissimulation ? Autant de questions auxquelles nous seuls pouvons répondre, en notre âme et conscience.

En tant qu’auditrices ou auditeurs, prenons garde à ne pas nous faire prendre au piège d’un propos trop assertif. Il est parfaitement possible d’asséner avec beaucoup de vigueur des énoncés dépourvus de toute rigueur. Méfions-nous, donc, des excès de panache. Les individus les plus sûrs d’eux ne sont pas toujours ceux dont on peut être le plus sûr. Ce qui devrait gagner notre conviction, ce sont des arguments pertinents. Pas des discours grandiloquents.