Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 32 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - Un exemple de construction

nous avons tendance à en devenir convaincants 10. C’est une chose que nous ne devons pas oublier. Le « bon argument » peut être rigoureux, efficace… ou incarné.

 

La ligne argumentative : un arbitrage entre rigueur,

efficacité et subjectivité

 

En définitive, élaborer une ligne argumentative implique de parvenir à concilier trois besoins : l’impératif d’efficacité, l’exigence de rigueur et l’attraction de la subjectivité. Or, cet arbitrage relève moins d’un calcul froid et objectif… que d’une forme de négociation avec nous-mêmes. À quel tiraillement allons-nous donner la priorité ? Celui de contribuer à la qualité du débat, en mettant en avant les arguments qui nous semblent les plus solides ? Celui d’être avant tout aligné avec nous-mêmes, notre point de vue, nos convictions ? Ou celui de faire triompher notre position, quoi qu’il en coûte ? Il n’existe aucune formule magique permettant de répondre, en toutes circonstances, à de telles questions. Seulement une méthode, susceptible de nous guider dans l’élaboration de notre ligne argumentative.

D’abord, nous isolons tous les arguments que nous estimons suffisamment rigoureux pour être utilisés. Parmi eux, nous sélectionnons ceux qui seront les plus efficaces sur nos auditeurs. Si, hélas, aucun argument rigoureux ne nous semble suffisamment impactant, il faut alors nous demander dans quelle mesure nous acceptons d’aller puiser au sein d’arguments moins bien construits. Au terme de ces opérations, il nous reste encore à réexaminer les arguments que nous aurions été amenés à écarter alors qu’ils nous tenaient particulièrement à cœur. Si notre ligne argumentative nous semble robuste, peut-être pouvons-nous nous permettre de les réintroduire, sous une forme brève et simplifiée.

4 - UN EXEMPLE DE CONSTRUCTION

 

Lors d’une soirée avec des amis, je tente de les convaincre que nous devrions supprimer la viande de notre alimentation. Il existe, à l’appui de cette position, trois arguments principaux. Tout d’abord, un argument par l’écologie, très rigoureux : de nombreuses études s’accordent sur le fait que la consommation de viande est une source importante de gaz à effet de serre. Ensuite, un argument par la morale, tout aussi rigoureux : des centaines de documents montrent que l’abattage des animaux et, souvent, leur élevage se déroulent dans des conditions d’extrême souffrance. Enfin, un argument par la santé : une consommation de viande trop importante exposerait à de nombreux problèmes médicaux. Il est, lui, davantage contestable : s’il est vrai qu’une alimentation végétarienne peut être parfaitement équilibrée, il en va de même pour un régime carné.

Imaginons maintenant que, à titre personnel, ce soit l’enjeu écologique qui m’ait amené à arrêter de consommer de la viande. Hélas, je connais mes amis : ils ne se sentent nullement concernés par le réchauffement climatique. Malgré sa rigueur, cet argument serait donc parfaitement inefficace. Pire : il risquerait de me faire passer pour un rabat-joie, et nuirait à mes chances d’emporter la conviction. Je sais, en revanche, qu’une partie de mes interlocuteurs se sentent touchés par la souffrance animale. Avec eux, je vais pouvoir m’appuyer sur l’argument moral, en attirant leur attention sur les conditions insupportables dans lesquelles les bêtes sont abattues. Il me reviendra, évidemment, de soulever ce point avec un mélange de subtilité, pour ne pas brusquer mes auditeurs, et d’insistance, afin qu’il conserve tout son impact – nous verrons comment atteindre un tel équilibre au fil des chapitres suivants. Cela étant fait, il me restera encore à m’adresser à mes amis qui ne se préoccupent ni de l’environnement ni du bien-être animal. Avec eux, je peux toujours soulever l’argument de santé publique, en leur expliquant que la consommation de viande nuit directement à leur espérance de vie. Il ne s’agirait pas, à proprement parler, d’un raisonnement erroné : dans les pays occidentaux, de nombreuses personnes ont un régime trop carné. Mais il n’est pas rigoureux pour autant : mes amis pourraient rééquilibrer leur alimentation sans arrêter totalement la viande. L’argument est donc fragile, sinon même fallacieux. Vais-je l’utiliser malgré tout ? M’en servirai-je comme d’un levier pour convaincre d’une position que j’estime vertueuse, tout en ayant conscience de me compromettre avec une argumentation insidieuse ? Pris en tenailles entre mes auditeurs et mon éthique, il ne tient qu’à moi d’arrêter une position rhétorique.