Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 61 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

4 - Du claptrap à la clôture

Avec la question rhétorique, nous énonçons une interrogation, avant d’y répondre nous-même : « Quel est, en définitive, notre projet politique ? Nous voulons bâtir la France de demain ! » Avec la suspension, nous parlons de quelque chose sans dire de quoi il s’agit, avant de finalement procéder à la révélation : « Nous avons devant nous le plus important des choix. Toujours le même, depuis que la démocratie existe. Nous avons le choix entre la peur et l’espoir ! » Parfois, cette suspension pourra même s’incarner dans une structure extrêmement rudimentaire, du type : « Laissez-moi vous dire ce que je pense de… (silence) Je pense que… » Dans tous les cas, l’effet est le même. Nous commençons par introduire du mystère, en annonçant que nous allons dire quelque chose. Puis nous levons le mystère, en disant effectivement ce que nous avions annoncé. Ce faisant, nous mettons fin à la période, créons un sentiment de résolution et, si la séquence a été bien menée, récoltons nos applaudissements.

 

Les combinaisons : Notons enfin que tous ces procédés de résolution peuvent être combinés entre eux, afin d’en démultiplier l’efficacité. Dans notre étude de cas, on trouve ainsi une anaphore dont la phrase conclusive se révèle être une antithèse : « La France n’est pas un problème : la France est la solution ! » Il est même possible de repérer une anaphore construite sur une structure ternaire dont chacun des termes prend la forme d’une antithèse : « Nous avons devant nous le choix entre la peur et l’espoir ! Entre la résignation et le sursaut ! Entre l’agitation et le changement ! » Que l’on comprenne bien : ces combinaisons ne sont pas des fioritures stylistiques, destinées à flatter l’oreille des professeurs de littérature. Elles ont une visée pratique. En fusionnant ces procédés, nous démultiplions d’autant le sentiment de résolution qu’ils suscitent. Et l’effet qu’ils ont sur notre auditoire.

 

4 - DU CLAPTRAP À LA CLÔTURE

Nous disposons désormais de tous les outils pour mettre en place un véritable claptrap, un piège à applaudissement. Dans un premier temps, nous utilisons des procédés de saillance pour ouvrir une période, attirer l’attention des auditeurs, et commencer à construire un crescendo qui va les amener progressivement vers un climax émotionnel. Lorsque nous sommes parvenus à ce point, nous refermons notre période en mobilisant un ou plusieurs procédés aptes à susciter un sentiment de résolution. Nous devrions alors recueillir une manifestation d’assentiment de la part de notre auditoire.

Cette structure, c’est tout son intérêt, est extrêmement flexible. Elle peut être déployée en guise de clôture, afin de susciter naturellement les applaudissements et laisser un souvenir mémorable de notre intervention. Elle peut également être utilisée au cours de notre discours, chaque fois que nous désirons voir nos propos être ponctués par une réaction de l’auditoire. Mais il est également possible de combiner ces deux approches, en construisant toute notre conclusion sur une succession de claptraps. Si nous avons travaillé correctement, nous devrions alors provoquer une série de salves d’applaudissement, chacune plus importante que la précédente, jusqu’à terminer notre intervention sous les cris d’un public extatique. C’est ce que nous avons proposé dans notre étude de cas. Une telle construction requiert toutefois deux conditions bien particulières. La première : un contexte particulièrement monumental. On imagine mal cette scène en clôture d’une présentation devant une poignée de spectateurs. La seconde : une aptitude virtuose de l’oratrice ou de l’orateur à manier l’emphase, le lyrisme, voire la grandiloquence. Dans le cas contraire, le procédé risquerait de tomber à plat. Nous resterions seuls, sur scène, à nous époumoner devant des regards gênés. Une mésaventure que l’on ne souhaite à personne.

Précisons enfin que, durant toute cette section, nous sommes partis du principe que l’oratrice ou l’orateur avait pour objectif de générer des applaudissements. Dans la plupart des contextes, ce sera effectivement le cas. Il existe toutefois des situations telles que les éloges funèbres ou les sermons religieux, où l’assentiment du public se manifestera avec beaucoup plus de sobriété et de retenue : des hochements de tête, quelques larmes, voire simplement un lourd silence de cathédrale. Ce qui décidera de la manière dont les auditeurs manifesteront leur assentiment, c’est surtout le type d’émotion que nous aurons cherché à susciter dans notre propos : nous aurons l’occasion d’y revenir. Les procédés permettant de mener à un climax émotionnel, en revanche, resteront toujours les mêmes : saillance et sentiment de résolution.