Le pouvoir rhétorique
1 - Les adversaires : Platon et Descartes
Nous le disions en introduction : la rhétorique n’a pas bonne presse. Encore faut-il ajouter que cela n’a rien de nouveau. Platon, déjà, la tenait en
piètre estime 2. Pour lui, la rhétorique s’oppose à une autre discipline, bien plus honorable : la philosophie.
Platon part du principe qu’il existe une Vérité, et que celle-ci est accessible aux êtres humains. En y consacrant tous leurs efforts, les individus peuvent tendre vers la découverte du Bien, du Beau et du Juste. Ils ont pour cela, à leur disposition, un outil remarquable : le dialogue. En confrontant leurs pensées, en mettant en commun leurs informations et leurs raisonnements, ils pourraient parvenir à dégager des connaissances véritables. Tel serait l’objet, noble, de la philosophie.
Au contraire, Platon se méfie des discours d’assemblée où les auditeurs assistent, passifs et silencieux, à l’affrontement entre quelques individus. Dans un tel débat, les orateurs ne dialoguent pas : ils s’affrontent. Pourfendent leurs adversaires. Ridiculisent leurs contradicteurs. Et récoltent le triomphe. On comprend, dès lors, qu’ils soient soumis à une tentation constante : celle de tout faire pour s’imposer. Et tant pis si cela implique de charmer les auditeurs. De s’adresser à leurs bas instincts. De ne leur dire que ce qu’ils veulent entendre. Tant pis si cela implique d’abandonner la Vérité, pour se contenter de la victoire. Apprendre à convaincre, sans se soucier de savoir pourquoi ni comment l’on emporte la conviction : tel serait l’objet, vil, de la rhétorique.
Dans le dialogue Gorgias, cette pensée est développée avec une image marquante. La rhétorique serait, au fond, pareille à la cuisine. Pour Platon, le cuisinier est celui qui se préoccupe uniquement de flatter le palais, sans s’embarrasser de ce qui est réellement bon pour le corps. De la même manière, la rhétorique aurait pour seul souci de flatter les esprits, sans s’encombrer de ce qui est réellement bon pour les hommes ou pour la cité. La rhétorique serait ainsi à la philosophie ce que la cuisine est à la médecine : un savoir-faire mensonger, centré sur le plaisir et étranger à la vérité.
Pour Platon, la rhétorique est donc une forme de dévoiement de la parole. Celle-ci n’est plus utilisée pour élaborer des connaissances, mais pour manipuler des foules. Elle ne cherche plus à découvrir le Beau, le Bien et le Juste, mais à amasser prestige, pouvoir et richesses. La rhétorique ne serait rien d’autre qu’une parole ayant abdiqué la recherche du Vrai. L’inverse même de la philosophie.
Platon n’est pas le seul penseur à avoir formulé un jugement sévère à l’égard de la rhétorique. Il est notamment rejoint, deux millénaires plus tard, par René Descartes, dont les travaux ont exercé une profonde influence sur la pensée occidentale. Descartes part du même présupposé que Platon : la vérité existe, elle est accessible aux êtres humains, et il faut donc partir à sa recherche. Pour lui, cependant, cette quête du vrai ne passe pas par le dialogue, mais par la démarche scientifique.
Mathématicien brillant, féru de physique et de sciences naturelles, Descartes estime que les sciences humaines – au premier rang desquelles la philosophie – doivent se plier aux mêmes exigences que les sciences exactes. C’est le triomphe de la pensée dite « rationnelle ». Pour être acceptables, les jugements doivent découler d’un raisonnement irréfutable, dans lequel chaque étape est la conséquence logique d’une conclusion antérieure, elle-même établie de manière incontestable. En somme, il nous faudrait porter sur le monde un regard similaire à celui que le mathématicien porte sur ses équations. Raisonner avec la même rigueur. Cette démarche porte un nom : la démonstration.
La démonstration, c’est précisément le contraire de la discussion. Ce qui caractérise une démonstration, c’est son caractère indiscutable. Les auditeurs n’ont pas le choix d’en accepter, ou non, les conclusions. Ils peuvent éventuellement tenter de mettre en lumière une erreur dans le raisonnement logique : dans ce cas, la démonstration se verrait invalidée. Mais faute d’y parvenir, ils seront bien obligés de considérer les conclusions démontrées comme justes et justifiées. C’est ainsi que ni les écoliers, ni les professeurs, ni même les mathématiciens ne se voient offrir le choix d’accepter ou de refuser le théorème de Pythagore. Tant qu’aucune faille n’aura été détectée dans le raisonnement qui y conduit, celui-ci devra être considéré comme vrai. On dit des conclusions d’une démonstration qu’elles sont nécessaires. Elles s’imposent aux auditeurs sans que ceux-ci aient la possibilité de s’y opposer. Voilà, pour Descartes, la bonne manière de raisonner au quotidien. En recherchant la vérité avec l’exigence de la démonstration.
Descartes va même plus loin. Pour lui, la vérité possède une spécificité : elle apparaît forcément comme évidente à qui en est témoin. Établie avec certitude au gré d’une méthode rigoureuse, elle ne peut qu’être claire et frappante. Et s’imposer à tous sans résistance. Mais la réciproque vaut également. Pour Descartes, si un énoncé n’est pas accepté naturellement par l’auditoire, il est très probable qu’il soit en réalité erroné. De même, lorsque deux individus s’affrontent en tenant des points de vue divergents, il y a tout lieu de penser qu’ils aient tort tous les deux. En effet, si l’un d’eux avait de la vérité « une vue claire et nette, il [aurait pu] l’exposer à son
adversaire de telle sorte qu’elle [finisse] par forcer sa conviction 3 ».
Ces considérations conduisent Descartes à adopter une position radicale dans sa quête de connaissance. La vérité apparaissant naturellement comme évidente, il recommande de « considérer comme presque faux ce qui n’est
que vraisemblable 4 ». Ce faisant, il ne laisse aucun espace à l’argumentation. Par définition, un argument, c’est un énoncé qui n’est pas nécessaire. Il ne s’impose pas à l’auditoire. Il est toujours possible de le discuter, de le rejeter ou de lui préférer des arguments divergents. Ce que l’on est contraint d’argumenter, c’est précisément ce que l’on ne parvient pas à démontrer à l’aide de preuves définitives. Un tel énoncé, Descartes préférera le considérer comme faux, plutôt que de risquer de l’accepter comme vrai alors qu’il pourrait ne pas l’être. Voilà comment, par amour pour la démarche démonstrative, il décide de se détourner de l’argumentation.