Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 51 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - Le plan narratif

 

Le troisième type de plan diffère radicalement des précédents : il s’agit du plan narratif. Ici, nous allons bien chercher à articuler nos différentes parties entre elles, au lieu de nous contenter de les accoler sans autre forme de procès. Toutefois, cette articulation ne suivra pas les règles de la pensée logique. Elle découlera plutôt des codes du récit. Au fond, dans un plan narratif, nous ne présentons pas une énumération, ni ne déployons un raisonnement. Nous racontons une histoire. Ou, pour employer un concept de communication contemporaine : nous faisons du storytelling.

Pour cela, nous allons nous appuyer sur un outil élaboré par la recherche en littérature dans les années 1960 et 1970 : le schéma narratif. En étudiant quantité de contes, mythes et légendes, les spécialistes ont réalisé qu’une grande partie des récits sont en réalité structurés selon les cinq mêmes étapes. D’abord une situation initiale, perturbée par un élément déclencheur, lequel mène à une série de péripéties, qui trouvent leur résolution dans un dénouement, aboutissant à la situation finale de

l’histoire 4. Dans un plan narratif, c’est exactement ce schéma que nous allons utiliser pour organiser notre propos. Nous commençons par exposer la tension qui se situe à la source de notre argumentation : difficulté à résoudre, défi à relever, opportunité à saisir… Nous présentons ensuite les répercussions, positives ou négatives, provoquées par cette tension : menaces qu’elle fait planer, craintes qu’elle suscite, espoirs qu’elle soulève… Enfin, nous avançons notre recommandation pour parer à ces menaces, lever ces craintes ou réaliser ces espoirs : ce sera la proposition que nous portons. Tension, répercussions, recommandation : voilà les trois étapes qui structurent notre narration et doivent être respectées avec la plus grande clarté.

Par sa nature même, le plan narratif est particulièrement adapté aux interventions mettant en scène un récit personnel – qu’il s’agisse de raconter notre propre histoire ou d’en rapporter une dont nous sommes dépositaire. Mais il peut aussi être utilisé beaucoup plus largement, pour mettre en valeur l’histoire d’une institution, d’une entreprise, d’un projet ou d’une idée. Un très grand nombre d’interventions sont, en réalité, susceptibles d’être structurées à la manière d’un récit.

Il s’agit d’un point notable. Fréquemment, en effet, nous voyons le storytelling ramené à un type de séquence en particulier : celles commençant par les mots « j’aimerais à présent vous raconter une histoire ». Il se limiterait au fait d’ouvrir une parenthèse dans notre propos, au cours de laquelle nous déploierions une courte narration en guise d’illustration. Au fond, le storytelling ne serait rien de plus que la mise en avant d’anecdotes. Or, comme nous le voyons, l’utilisation rhétorique des procédés narratifs va beaucoup plus loin que cela. Il est possible d’utiliser l’art du récit, non comme un simple outil au sein de notre argumentation, mais bien comme une manière de la structurer, dans son intégralité. C’est l’intervention elle-même qui devient une histoire, dont le héros peut être une personne, ou un groupe d’individus, mais aussi une entité beaucoup plus éthérée : une marque, une institution, une idée.

La force du plan narratif vient précisément de là. Il confère à notre argumentation la puissance et le souffle du récit. Bien maîtrisé, il permettra de conserver l’attention des auditeurs et de mobiliser en eux d’intenses émotions. En cela, il est particulièrement adapté aux situations dans lesquelles nous cherchons à susciter une certaine ferveur : meeting politique, conférence pour présenter un nouveau produit, discours de mariage… Mais il faut garder à l’esprit que le plan narratif comporte d’importantes limites. Tout d’abord, comme pour les plans logiques, notre proposition forte n’est énoncée qu’à la fin de l’intervention. Si nous perdons l’attention des auditeurs en cours de route, ils n’y auront même pas été exposés, et nous aurons alors parlé pour rien. Par ailleurs, il n’est pas si simple de parvenir à structurer un récit – et encore moins un bon récit. Les trois étapes constitutives d’une structure narrative claire et dynamique ne s’imposeront pas toujours naturellement à nous. Ce type de plan n’est, ainsi, pas nécessairement adapté aux situations dans lesquelles nous disposons de peu de temps de préparation. Il suffit que notre récit soit mal construit pour que, au lieu d’être épique et mobilisateur, il devienne obscur et fastidieux.

 

É o TUDE DE CAS (SUITE), OPTION N 6 : Si mon histoire personnelle le justifie, je peux éventuellement me risquer sur le terrain du plan narratif. Je commence alors par parler de mon enfance : je raconte à quel point j’étais un garçon timide, qui n’osait pas aller vers les autres et encore moins prendre la parole en classe (tension). J’explique combien cela m’a rendu malheureux, et comment j’ai pris la décision d’observer mes camarades afin d’apprendre, de moi-même, ce qui était apparemment si naturel pour les autres (répercussions). Je conclus en disant que, non seulement, je suis ainsi devenu un véritable orateur ; mais que, de surcroît, cela m’a amené à inventer une méthode permettant même aux plus timides d’acquérir la maîtrise de la parole. C’est cette méthode que j’ai désormais à cœur de transmettre (recommandation).

 

É o TUDE DE CAS (SUITE), OPTION N 7 : Le plan narratif peut également se révéler approprié pour raconter, non pas ma propre histoire… mais celle de l’éloquence elle-même ! Je commence par expliquer que, longtemps, elle a été surtout réservée à une petite catégorie de privilégiés : les personnes ayant eu la chance d’étudier en fac de droit ou dans une grande école (tension). Or, que remarque-t-on ? Que ce sont principalement ces individus que l’on retrouve ensuite dans de hautes fonctions – qu’il s’agisse d’un mandat politique, d’un poste de direction en entreprise ou d’une place dans les médias (répercussions). Il est donc urgent de libérer l’éloquence, de la démocratiser, pour que tous les citoyens bénéficient enfin d’une chance égale de faire porter leur voix. C’est ce que je m’emploie à faire, avec mes formations (recommandation).