Le pouvoir rhétorique
4 - Comprendre l'existence du désaccord
Du point de vue des auditrices et des auditeurs, il est essentiel que nous soyons capables de bien distinguer exemplification d’un argument et argumentation par l’exemple. Dans le premier cas, nous pouvons admettre le procédé comme légitime – tout en prenant garde à ce qu’il n’ait pas trop d’impact sur nos émotions. Dans le second cas en revanche, nous devrions sur-le-champ exiger de l’orateur qu’il nous expose les arguments permettant de fonder une montée en généralité. S’il est incapable de les produire, il ne mérite probablement pas de nous convaincre.
4 - COMPRENDRE L’EXISTENCE DU DÉSACCORD
Il nous reste une question à envisager. Si les arguments présentent tous un degré de rigueur bien établi… pourquoi nous arrive-t-il alors d’être en désaccord ? Ne suffirait-il pas, pour chaque problème, d’identifier les arguments les plus rigoureux, et de nous en tenir à la position qu’ils soutiennent ? N’y aurait-il pas, ici, l’opportunité de quitter la sphère embarrassante de l’argumentation, pour revenir à la méthode rassurante de la démonstration, dans laquelle un raisonnement irréfutable permet d’aboutir à une conclusion inéluctable ? Bien sûr, ce n’est pas si simple. Si un problème auquel nous sommes confrontés nécessite d’avoir recours à l’argumentation pour être tranché, c’est précisément le signe qu’il est sous-tendu par un ensemble d’arguments tout à la fois rigoureux et incompatibles entre eux. Ce qui va décider de la position que chacun d’entre nous va adopter, c’est le poids respectif que nous choisissons de leur attribuer. Nous réussirons peut-être à établir une liste consensuelle des arguments pertinents. En revanche, nous nous déchirerons au moment de déterminer lesquels sont les plus importants. Tout se ramène, au fond, à deux désaccords essentiels.
Premièrement, nous ne hiérarchisons pas nos valeurs de la même manière. Bien sûr, il est probable que nous souscrivions tous plus ou moins au même corpus de valeurs fondamentales. Mais comment allons-nous les articuler entre elles ? Qu’est-ce qui aura le plus d’importance à nos yeux ? La liberté de chacun ou l’égalité de tous ? La sauvegarde des traditions ou le besoin d’innovation ? L’ouverture sur le monde ou la protection de la nation ? Ce type de questions ne possède pas de bonne réponse : seulement des réponses propres aux uns et aux autres. Deuxièmement, nous ne percevons pas le risque de la même manière. Il est souvent très difficile de s’accorder sur les probabilités qu’un événement se produise ou non. Quelles sont les chances qu’un krach boursier se produise ? Qu’un attentat ait lieu ? Qu’un pays déclare une guerre ? Il est possible de les évaluer, bien sûr. Il est plus délicat de parvenir au consensus quant à cette évaluation. Et quand bien même nous l’atteindrions, encore nous resterait-il à qualifier cette probabilité. Trente pour cent de chances qu’un risque – quel qu’il soit – se produise : cela nous paraît-il acceptable ou inacceptable ? Rassurant ou effrayant ? Raisonnable ou délétère ? Là encore, la réponse à ces questions
ne peut être qu’éminemment personnelle 8.
Voilà pourquoi il n’existe pas de vérité. Pas de position juste ou bonne. Selon la manière dont nous hiérarchisons les valeurs et percevons les risques, une ligne de raisonnement finit par nous apparaître comme préférable aux autres. Nous arrêtons notre position. Et constatons que, malgré tous nos efforts de rigueur, elle aura toujours ses contradicteurs.
ÉTUDE DE CAS : Je cherche à me forger une opinion sur la question de l’énergie nucléaire. Faut-il construire de nouvelles centrales, ou bien au contraire fermer progressivement celles qui existent ? Des arguments très rigoureux viennent à l’appui de chacune de ces positions. Du côté pronucléaire, on insistera notamment sur le fait qu’il s’agisse d’une énergie capable de produire en continu sans polluer l’atmosphère et en émettant très peu de CO . Du côté antinucléaire, on rappellera au contraire que cette 2
énergie a déjà causé trois accidents majeurs dans le monde, qu’elle produit des déchets dangereux pour des millénaires et qu’il devrait être possible de la remplacer progressivement par des énergies renouvelables. Tous ces arguments sont rigoureux. Dès lors, ce qui va décider de ma position, ce sont des considérations personnelles. Le risque d’un nouvel accident nucléaire, fût-il infime, me paraît-il acceptable ? Le fait de gérer les déchets radioactifs en les enfouissant sous terre, fût-ce dans des complexes hautement sécurisés, me semble-il tolérable ? L’hypothèse selon laquelle nous inventerons bientôt les technologies nécessaires pour passer au tout renouvelable, fût-elle incertaine, m’apparaît-elle comme raisonnable ? Au fond, où se situe pour moi la priorité ? Continuer à profiter d’une énergie décarbonée ? Ou renoncer à exploiter une technologie dangereuse ? Il est possible, en étant parfaitement honnête, de répondre à chacune de ces
questions par l’affirmative comme par la négative 9.
DÉCRYPTAGE : Comme pour toutes les questions controversées, il n’existe pas ici de bonne ou de mauvaise solution. Pas de position vraie ou fausse. Seulement une appréciation du préférable qui est propre à chacun d’entre nous, et va déterminer la manière dont nous hiérarchisons entre eux les différents arguments. Cela ne signifie pas, pour autant, que tous les raisonnements se valent. Ils peuvent être plus ou moins solides, selon qu’ils s’appuient exclusivement sur des arguments rigoureux ou qu’ils intègrent, au contraire, des éléments contestables, erronés, voire fallacieux. Sur un sujet controversé, ce qui est condamnable, ce n’est jamais la position que nous tenons. Mais la manière que nous avons de l’argumenter. Or, comme nous le verrons plus loin, plus nos arguments sont fragiles, et moins ils ont de chance de résister à la contradiction. Rechercher la rigueur n’est donc pas qu’une exigence éthique. C’est aussi, et surtout, une nécessité stratégique.