Le pouvoir rhétorique
4 - Devancer les objections
É o TUDE DE CAS N 2 : Lors d’un dîner en ville, passablement éméché, j’engage une querelle avec mon voisin, qui vient de prendre une position très tranchée sur la crise politique en Lybie. Quelques minutes suffisent à démontrer qu’il maîtrise bien mieux le sujet que moi, et s’apprête à me ridiculiser. Je change donc de stratégie : « Quoi que tu en dises, derrière tes belles paroles, tu te ranges du côté des persécuteurs ! En même temps, pouvait-on attendre autre chose, de la part d’un homme bien connu pour son comportement avec les femmes ? »
DÉCRYPTAGE : Alléchant procédé que l’objection ad personam externe ! Nous réglons nos comptes à peu de frais et prenons une option sur la victoire, tout en nous économisant le labeur de produire une argumentation étayée. Une telle arme ne vient pas, toutefois, sans un prix à payer. Sur le plan de l’efficacité, d’une part : que nos auditeurs relèvent le stratagème, et nous passerons tout à la fois pour une brute et un escroc. Sur le plan de l’éthique, d’autre part : un tel procédé n’honore guère l’oratrice ou l’orateur qui s’abaisse à l’utiliser. Il n’empêche : qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, l’objection ad personam externe est bien un outil du débat
contradictoire – nous aurons, là aussi, l’occasion d’y revenir 13.
4 - DEVANCER LES OBJECTIONS
La contradiction fait partie intégrante de l’argumentation. Pour l’oratrice ou l’orateur, il est essentiel d’être prêt à affronter les objections. Cela passe, nous l’avons vu, par un soigneux travail de préparation : plus nous aurons anticipé les contre-arguments, mieux nous saurons y répondre. Mais cela soulève également une question de stratégie. Et si la meilleure manière de répondre à la critique était encore de la devancer ? Anticiper les objections avant même qu’elles ne soient soulevées ? Empêcher les attaques d’être portées, afin d’en protéger nos arguments ? En rhétorique, une telle stratégie porte un nom : il s’agit d’une prolepse.
La prolepse est le procédé qui consiste à formuler l’objection de l’interlocuteur à sa place, afin d’y répondre avant qu’elle ait pu être énoncée. Elle s’incarne dans des structures telles que : « Bien sûr, on me dira que… mais à cela je répondrai que… » ; « Vous m’objecterez que… et pourtant il faut bien reconnaître que… » ; « J’entends ceux qui pensent que… mais n’oubliez pas que… ». Toutes ces formulations relèvent d’une même dynamique : priver l’interlocuteur de l’occasion de nous contrecarrer. Elles lui coupent l’herbe sous le pied, et l’amputent des saillies qu’il nous réservait sournoisement. En cela, la prolepse constitue un outil de choix, que nous devons apprendre à manier avec finesse. Car loin d’être une arme omnipotente, elle requiert au contraire une utilisation précautionneuse et adaptée à la situation.
La prolepse en contexte monologique
Lorsque nous nous exprimons seuls, devant un auditoire qui nous écoute silencieusement, l’utilisation de prolepses n’est pas seulement possible : elle est même nécessaire. Car ne nous berçons pas d’illusions. Nos auditeurs ne nous écoutent pas béatement, buvant nos paroles et attendant sagement de se laisser convaincre. Au contraire : pendant que nous leur parlons, ils éprouvent chacun de nos arguments au fer de leur critique. Tout en restant silencieux, ils ne cessent de nous contredire.
L’idéal pour nous, c’est alors de parvenir à prévenir l’émergence d’objections, en présentant notre argumentation d’une manière si fluide qu’elle ne semble donner prise à aucune contradiction. Hélas, voilà qui est plus facile à dire qu’à accomplir. Notamment parce que, dans la majorité des cas, nous ne partons pas d’une page blanche. Nos auditeurs nous écoutent depuis leur propre point de vue, irrigué d’informations recueillies et d’arguments entendus auparavant. Avant même que nous ne formulions notre premier mot, ils ont déjà des idées préalables, plus ou moins bien articulées, sur le sujet que nous nous apprêtons à aborder.
Pour les oratrices et les orateurs, la méthode à suivre est donc la suivante. Si nous avons la conviction que, pendant que nous parlons, nos auditeurs pensent à une objection susceptible de menacer l’efficacité de notre argumentation ; il est alors crucial de déployer une prolepse, afin de dissiper les résistances. Si nous ne le faisions pas, la critique ne cesserait de surgir à l’esprit de nos auditeurs, teintant du sceau du doute chaque mot que nous prononçons. Pour notre argumentation, il s’agit d’un poison lent. Et potentiellement mortel.
Attention cela dit : lorsque nous choisissons de déployer une prolepse, nous devons être certains que l’objection à laquelle nous répondons est véritablement présente à l’esprit des auditeurs. Sinon, le procédé se révélera contreproductif. Non seulement nous perdrons un temps précieux à déployer une réfutation inutile mais, de surcroît, nous attirerons l’attention de nos auditeurs sur une objection à laquelle ils n’avaient pas même songé ! Cette erreur est très fréquente, y compris dans la vie quotidienne. Le vendeur précisant à ses clients : « Je ne cherche pas à vous vendre ce qui m’arrange. » Le médecin ajoutant spontanément : « Vous pouvez avoir confiance dans ma prescription, je n’ai aucun lien avec l’industrie pharmaceutique. » Le dirigeant associatif disant à l’un de ses partenaires : « Nous ne cherchons aucunement à détourner le projet à notre profit. » Autant de prolepses qui, employées de manière superflue, risquent non pas de lever un doute, mais bien de le semer.
ÉTUDE DE CAS : Je suis candidat à l’élection présidentielle. Après un démarrage tonitruant, ma campagne patine. Voilà en effet plusieurs jours que mes adversaires ont trouvé un nouvel angle d’attaque. Ils ne cessent de répéter, sur tous les tons et en tous lieux, que je n’ai jamais été ministre – ce qui est exact, malheureusement. Et que je ne serais donc pas compétent pour exercer la fonction suprême – ce qui est absurde, naturellement. Je sais que, à chaque fois que je prendrai la parole, les électeurs ne pourront désormais plus s’empêcher de se demander : est-il vraiment de taille pour une telle mission ? En plein milieu d’un meeting, je me lance donc dans cette tirade : « J’entends certains répéter que je n’ai jamais été ministre. Ils ont raison. Lors des trente dernières années, j’ai simplement été chef d’entreprise, directeur d’une grande école, député, secrétaire général de parti politique, président de commission parlementaire et président de l’Assemblée nationale. Pardonnez mon inexpérience ! Mais vous savez, je ne suis pas le seul : figurez-vous que le général de Gaulle lui-même n’avait jamais été ministre avant de devenir Président et fondateur de la V e République ! Eh bien, c’est l’une des nombreuses choses que nous avons en commun ! »
DÉCRYPTAGE : Cette prolepse était nécessaire. En répondant avec force, nous avons rassuré nos électeurs sur la légitimité de notre candidature, et privé nos adversaires d’un angle d’attaque bien commode. Il était crucial, toutefois, d’attendre que l’objection ait été soulevée abondamment dans le débat public avant de nous y confronter. Si nous avions déployé la même tirade dès le début de la campagne, nous ne nous serions pas contentés de suggérer la critique à nos adversaires : nous l’aurions, de nous-mêmes, induite à l’esprit de nos auditeurs.
La prolepse en contexte compétitif
C’est évidemment dans le cadre du débat contradictoire que les objections nous terrifient le plus. Elles seront formulées par un adversaire se tenant en face de nous. Lui aussi cherche la victoire. Il ne nous ménagera pas. S’il aperçoit une faille dans notre armure, il frappera de toutes ses forces. Après tout, c’est bien légitime : nous sommes résolus à faire de même.
Dans ce contexte, il peut être extrêmement tentant de recourir à des prolepses. Pourquoi ne pas prendre les devants, et anticiper de nous-mêmes une objection embarrassante ? Nous pourrions ainsi employer les mots appropriés. Ceux qui nous arrangent, nous ménagent. Et empêcherions l’adversaire d’utiliser les siens, plus cruels et dangereux. Hélas, aussi séduisante que soit cette option, elle se révélera très souvent être une impasse. Voire, pire, se retournera contre nous. Et ce pour trois raisons.
Premièrement, nous allons perdre un temps considérable. Nous dilapiderons de précieuses secondes à nous justifier contre d’hypothétiques objections, alors que nous aurions pu les utiliser à développer notre argumentation. Deuxièmement, nous risquons là aussi de suggérer à notre adversaire une objection à laquelle il n’avait pas pensé… et dont il ne manquera pas de faire bon usage. Car, troisièmement : face à un débatteur expérimenté, notre prolepse ne sera de toute façon d’aucune utilité. Il fera comme si elle n’avait jamais été formulée. Pire, il en profitera pour reprendre l’objection à son compte, en des mots autrement plus sévères que les nôtres. N’avons-nous pas, pourtant, déjà répondu ? N’avons-nous pas justement désarmé l’objection ? Sur un plan logique : oui, c’est vrai. Mais,
comme nous le verrons plus tard 14, le débat compétitif n’obéit pas, ou du moins pas seulement, aux règles logiques. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, dans de tels affrontements, l’efficacité a souvent plus de poids que la rigueur. Notre adversaire pourra tout à fait se permettre de faire fi de la prolepse que nous aurons déployée avec labeur. L’ignorer, purement et simplement. Non seulement nous aurons perdu du temps mais, en outre, nous n’échapperons pas à l’attaque. C’est même pire que cela : nous l’aurons introduite. Pour ces trois raisons, la prolepse ne devrait être utilisée qu’avec grande prudence, voire extrême réticence, dans le cadre d’un débat compétitif.
ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Je suis finalement parvenu à passer le premier tour de l’élection présidentielle. Je dois désormais affronter ma concurrente lors du traditionnel débat d’entre-deux-tours, où je m’attends à être attaqué sur un dossier embarrassant. Dans mon programme, je défends une sévère réforme des retraites alors que, quatre ans plus tôt, j’ai prononcé un vibrant discours à l’Assemblée nationale pour défendre le système actuel. Au moment où les journalistes abordent ce thème, je choisis donc d’anticiper : « Je sais, madame, ce que vous allez dire. Vous allez me ressortir ce vieux discours que j’ai prononcé il y a des années à l’Assemblée nationale. Mais figurez-vous que la situation a bien changé depuis : les comptes de notre pays se sont considérablement dégradés, la survie du système n’est plus assurée, et il faut bien nous résoudre à prendre des décisions difficiles. C’est ce que je ferai quand je serai président de la République. » Ma contradictrice affiche un sourire carnassier, et me répond : « Monsieur, si les comptes se sont dégradés, c’est à cause de la mauvaise gestion du gouvernement que vous avez soutenu. Par ailleurs, oui, vous avez raison, je vais vous en reparler de ce discours. Moi, je ne change pas d’avis tous les quatre matins. Je ne dis pas tout et son contraire. Contrairement à vous, je ne suis pas une girouette : je dis ce que je pense. Vous, vous dites ce que vous pensez qu’il faut dire pour être élu ! »
DÉCRYPTAGE : Ici, nous sommes en grande difficulté. Notre adversaire a balayé d’un revers de la main notre prolepse. Pire : nous lui avons offert l’occasion parfaite pour placer son objection, qui s’est révélée aussi douloureuse que nous le craignions. Dans une telle situation, il eût été préférable de laisser à notre contradictrice le soin de porter l’attaque la première. C’est elle qui, ainsi, aurait été obligée de prendre du temps pour en expliquer le contexte. Et nous aurions, ensuite, été en situation idéale pour répliquer.