Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 140 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Dominer le terrain de l'image

 

Le débat ne se contente pas de mettre en jeu des arguments : il engage, également, l’image des oratrices et des orateurs. Si nous parvenons à nous attirer la bienveillance et la confiance des auditeurs, nous avons de grandes chances d’emporter la victoire. À la différence des autres situations rhétoriques, toutefois, la joute oratoire présente une nature dichotomique. Elle met en scène un choc entre deux personnalités. Voilà qui change tout.

Car nous devons désormais réfléchir à la manière dont notre ethos va interférer avec celui de notre interlocuteur. Imaginons un débatteur tempétueux. Il assène haut et fort ses arguments, coupe la parole, fait de grands gestes, s’exclame, fulmine, bref : c’est un matamore. En face de lui, son adversaire est talentueux, certes, mais moins singulier. Par comparaison, il paraît même effacé, discret, presque insipide. Sauf à triompher brillamment sur le plan des arguments, pour cet orateur pâlichon, l’affrontement est déjà mal engagé. Imaginons maintenant que notre fier-à-bras soit confronté à un autre interlocuteur. Un individu déterminé mais serein, impassible et implacable, capable de décocher ses traits tout en flegme et retenue. En regard de ce calme olympien, l’ethos flamboyant de son adversaire se modifie soudain. Il paraît maintenant bravache, agressif et crâneur, non plus un farouche gladiateur, mais un vulgaire fanfaron.

Cet exemple nous montre que, dans un débat contradictoire, il nous faut parvenir à anticiper l’image que, par contraste, notre contradicteur nous amène à renvoyer. Et parvenir, idéalement, à nous y adapter. L’adversaire est particulièrement sympathique ? Veillons à ne pas l’agresser : nous passerions pour une brute. Il est un peu terne ? Accentuons notre enthousiasme, pour le faire paraître apathique. Il nous prend de haut ? Montrons que nous ne sommes pas son élève. Il est hésitant ? Au contraire, faisons-lui la leçon. C’est ici qu’il faut, tout particulièrement, se méfier du brouillard. Si nous ne prenons pas le temps de réfléchir à la manière dont notre ethos se reflète dans celui qui nous fait face, nous risquons de donner à voir une image fâcheuse. Ce serait une pente dangereuse. Pour peu que notre interlocuteur soit expérimenté, il saurait l’exploiter.