Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 94 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

1 - Les différentes émotions

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, affinons notre analyse, en examinant la liste des différentes émotions susceptibles d’être ressenties par les êtres humains. Elles sont autant d’outils à notre disposition, lorsque nous recherchons la conviction.

Cette question est examinée depuis fort longtemps par la recherche en psychologie. De nombreux travaux s’attellent, notamment, à identifier les émotions primaires, qui sont à la source de tous les autres affects. Elles ont pour spécificité d’être universelles, c’est-à-dire partagées par l’ensemble des êtres humains sur terre, quelle que soit leur culture. Elles tendent par ailleurs à être accompagnées d’expressions faciales qui, elles aussi, sont communes à tous les individus. C’est ainsi que nous sommes capables, instantanément, de reconnaître une émotion lorsqu’elle se dessine sur le visage de quelqu’un. Parmi elles, on cite invariablement la colère, le dégoût, la peur, la joie, la tristesse, le mépris et la surprise, mais il faudrait sans doute y rajouter l’amusement, le soulagement, l’excitation, la fierté, la culpabilité, la honte, l’embarras, l’envie, la nostalgie… Nous touchons, ici, aux limites de ces travaux : ils ne parviennent pas, pour lors, à s’accorder

sur une classification stabilisée 17.

Et après tout, là n’est pas l’essentiel. Du point de vue de la rhétorique, peu importe, au fond, de savoir si l’émerveillement n’est qu’une intensité particulière de la joie, ou bien une véritable émotion primaire. Ce dont nous avons besoin, en tant qu’oratrices ou orateurs, c’est de déterminer quelles émotions nous allons chercher à susciter dans un contexte donné. Celles-ci peuvent être rassemblées en quatre grandes familles, dont nous verrons qu’elles ont chacune une utilité spécifique : l’anxiété, l’enthousiasme,

l’aversion 18 et la compassion.

 

ÉTUDE DE CAS : Une succession d’événements dramatiques et complexes vient de se produire. Un jeune homme est décédé durant un contrôle de police, en banlieue de Paris. Les circonstances de la mort sont encore floues. La victime aurait été arrêtée au volant d’une voiture volée, mais son interpellation se serait ensuite déroulée dans une grande brutalité. À la suite de ce drame, des émeutes éclatent, plusieurs soirs de suite, dans les quartiers populaires environnants. Vingt-quatre voitures ont déjà été incendiées. Trois commerces pillés. Deux policiers blessés. La tension ne semble pas vouloir retomber. Je suis un acteur du débat public, et je m’apprête à prendre la parole sur une grande chaîne d’information. En me fondant sur ces faits, quelles émotions vais-je mobiliser ? Tout dépend de mon projet. Si je représente un parti conservateur, je vais probablement susciter de la compassion pour les policiers blessés, et de la peur à l’égard des jeunes responsables du désordre. Si je parle au nom d’un parti progressiste, je vais au contraire susciter de la peine à l’endroit du jeune homme décédé, et de la colère à l’encontre des violences policières. Enfin, si je suis un responsable associatif désireux d’appeler au calme, je vais surtout susciter de la tristesse, pour cette vie perdue et ces individus blessés, et de l’espoir, celui d’une tranquillité bientôt retrouvée.

 

DÉCRYPTAGE : Une même situation peut ainsi susciter des émotions et sous-tendre des propositions divergentes, voire opposées. Tout dépendra des éléments factuels sur lesquels nous insistons, et de notre manière de les présenter. À chaque fois que nous nous engageons dans une entreprise de conviction, il nous faut donc déterminer quelles sont les émotions qui

tendront à faciliter naturellement l’acceptation de notre position 19. Ce questionnement, hélas, ne saurait recevoir une réponse stéréotypée. Chaque contexte étant unique, chaque argumentation différente et chaque auditoire singulier, c’est aux oratrices ou aux orateurs qu’il revient d’identifier les affects les plus adaptés. En revanche, sans nous en rendre compte, nous venons de rencontrer un point crucial. Pour parvenir à susciter des émotions, il va nous falloir interroger les situations dans lesquelles elles prennent racine.