Le pouvoir rhétorique
3 - Utiliser les armes de l'adversaire
À l’inverse, si c’est notre interlocuteur qui, le premier, parvient à revendiquer l’universalité, nous ne devons en aucun cas lui en laisser la seule jouissance. Nous lui opposerons alors une autre valeur, d’une même importance. Il insiste sur l’importance d’installer des caméras de vidéosurveillance, afin de garantir la sécurité et la tranquillité des individus ? Nous lui rappellerons qu’il n’y a rien de plus précieux que la liberté, et qu’elle implique le droit de ne pas être vu. Mieux : si nous y parvenons, nous pouvons même opposer à notre contradicteur la valeur dont il entendait se faire le champion. Il prétend que sortir de l’Union européenne est une question essentielle de souveraineté ? Nous lui répondons qu’à une époque où la Chine et les États-Unis sont devenus des puissances écrasantes, la première des souverainetés, c’est de pouvoir négocier avec eux d’égal à égal, et que pour cela, nous avons besoin d’une organisation supranationale.
Cela va de soi, nous ne pourrons pas éternellement en rester à un tel niveau d’abstraction. Si nous ne voulons pas donner l’impression de brasser des concepts inconséquents, il faudra vite en revenir à des développements plus substantiels. Cette incartade par l’universel continuera toutefois d’irriguer notre position pour le reste de l’affrontement : il s’agit d’un atout déterminant.
3 - UTILISER LES ARMES DE L’ADVERSAIRE
Nous l’avons vu : au cours d’un débat contradictoire, nous sommes plongés dans le brouillard. Autour de nous, tout se trouble et se floute, tandis que notre attention se voit accaparée par une seule interrogation : qu’allons-nous bien pouvoir dire ensuite ? Quelle sera notre prochaine réplique ? Comment devrions-nous orienter notre argumentation ? Ce faisant, nous en oublions d’écouter notre interlocuteur. Quand il cesse de parler, il n’est pas rare que nous ne sachions pas exactement ce qu’il a dit. Cette situation est, bien évidemment, dommageable. D’une part, nous risquons de commettre un hors-sujet, répondre totalement à côté, et paraître ainsi déconnectés de la discussion. D’autre part, nous pourrions laisser passer une attaque dangereuse, qui aurait mérité d’être prestement neutralisée. Enfin, et surtout, nous allons nous priver de magnifiques opportunités. Nos plus belles ressources, en effet, nous sont souvent servies par l’adversaire.
Commençons par prêter attention aux mots de notre interlocuteur. Car ce sont, précisément, les siens. Il les a employés librement, et ne pourra, en aucun cas, contester que nous nous en saisissions à notre tour. Nous avons vu précédemment combien le moindre terme mal connoté pouvait dévaluer
l’intégralité d’un discours 4. Cela est encore bien pire dans le cadre d’une confrontation. Imaginons par exemple que, pour défendre l’action du gouvernement en temps de crise, notre interlocuteur soutienne qu’aucune communication politique ne saurait être totalement transparente. Au cours de l’échange, il finit par s’exclamer : « Mais enfin, sortez de votre conte de fées, bien sûr qu’on est obligé de mentir aux Français ! On ne pourra jamais se passer d’une certaine opacité ! » Pour peu que le mot ne nous ait pas échappé, nous pouvons le retourner contre son auteur, et l’en transpercer : « Merci, cher ami, pour cet aveu qui a au moins le mérite de l’honnêteté. Nous savons, désormais, quelle est votre véritable idéologie politique : le mensonge, érigé en mode de gouvernement ! » Guettons ainsi, dans le lexique de notre adversaire, l’émergence de termes dont les connotations pourraient lui porter préjudice. Et utilisons-les à notre tour, sans le moindre scrupule. Une fois prononcés, ils ne peuvent être retirés.
Par ailleurs, restons également attentifs aux arguments utilisés par notre contradicteur. Tout comme ses mots, il arrivera parfois que nous puissions les enrôler à notre service. C’est ce que l’on appelle un renversement argumentatif : nous reprenons à notre compte les prémisses de l’adversaire, ce qui lui interdit de les contester, mais nous les utilisons pour parvenir à une conclusion radicalement différente. Imaginons que, lors d’une réunion, nous venions de proposer une idée qui nous tient à cœur. L’un de nos collègues s’y oppose ainsi : « Ce n’est pas très original, on a déjà fait ça par le passé… » Derechef, nous répliquons : « Précisément ! C’est parce que cette stratégie a déjà maintes fois prouvé son efficacité que nous devrions