Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 27 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Le bon sens et l'exemple : deux armes trop efficaces ?

ÉTUDE DE CAS : Lors d’un séjour en vacances avec des amis, un membre du groupe a une soudaine envie : et si nous préparions un gâteau à l’ananas pour le dessert ? Tout le monde acquiesce : quelle bonne idée ! Moi, je grimace : je hais l’ananas. Mais je sais aussi que je ne peux me contenter de protester bêtement. Je passerais pour un mauvais bougre, me verrais opposer la loi de la majorité, et je me retrouverais à regarder les autres se délecter de leur dessert raffiné. J’opte donc pour une tactique différente, et fais mine de m’étonner : « Vraiment ? Vous allez acheter un fruit cultivé en serre à des milliers de kilomètres ? Alors que c’est la saison des abricots ? Il y en a plein dans la région : nous pourrions peut-être faire une tarte, plutôt ? » Peu désireux de passer pour d’irresponsables pollueurs, mes amis se rangent à ma suggestion. Quant à moi, j’ai hâte de déguster ma tarte préférée…

 

DÉCRYPTAGE : Ici, nous nous sommes appuyés sur le fait que nos amis étaient déjà convaincus de l’importance de lutter contre le réchauffement climatique. L’écologie est ici un moyen d’emporter la conviction. Un argument à part entière !

 

3 - LE BON SENS ET L’EXEMPLE : DEUX ARMES TROP EFFICACES ?

Parmi le nombre presque illimité d’arguments disponibles, il en est deux sur lesquels nous devons nous arrêter un peu plus longuement : l’argument de communauté par le bon sens, et l’argument de cadrage par l’exemple. Ils ont en commun de puiser dans la force implacable de l’évidence, d’où ils tirent le pouvoir de s’imposer à la conscience d’auditoires très larges, alors même qu’ils reposent généralement sur des fondements logiques discutables. Pour le dire autrement : le bon sens et l’exemple sont très souvent efficaces, tout en n’étant presque jamais rigoureux. Ils méritent donc qu’on s’y arrête un instant.

 

L’argument par le bon sens

 

L’argument par le bon sens consiste à mobiliser à son profit les évidences, en s’appuyant sur les constats les plus immédiats et les raisonnements les plus intuitifs. Il ne bouscule donc en rien les perceptions initiales des auditeurs. Au contraire, il conforte ceux-ci dans leurs idées reçues, leurs préjugés, leurs partis pris. Et étouffe, ce faisant, tout recours à leurs facultés critiques. Car enfin, pourquoi s’embêter à remettre en question ce qui va de soi ? À quoi bon perdre son temps à discuter de ce qui est hors de doute ? Cessons de tergiverser : si une chose s’impose à nous comme évidente, c’est qu’elle est vraie. Si elle nous semble normale, c’est qu’elle est juste. Si elle nous paraît naturelle, c’est qu’elle est bonne. Et

surtout, surtout, ne réfléchissons pas trop 5 !

S’imposant à l’esprit des auditeurs sans y déranger la moindre idée préconçue, tout en y apposant sa marque de manière indélébile, le bon sens conjugue donc efficacité massive… et rigueur approximative. Si nous nous sommes attelés, siècle après siècle, à développer une méthode scientifique rigoureuse, c’est justement parce que nous avons compris que nous ne pouvions nous fier à ce qui nous semblait aller de soi. La physique, la médecine, l’histoire, la sociologie, la philosophie sont précisément nées du besoin de déconstruire les évidences. Pour bâtir des connaissances moins intuitives, peut-être. Mais mieux établies. En écoutant notre seul bon sens, sans doute croirions-nous encore que le soleil tourne autour d’une terre plate. Tel est, en effet, ce que nos perceptions immédiates nous donnent à constater !

Prenons quelques exemples : « Les masques chirurgicaux sont totalement inefficaces pour lutter contre une épidémie. Si la fumée de cigarette passe à travers, vous imaginez bien que les virus passent aussi ! » ; « Comment peut-on prétendre que le climat se réchauffe ? Nous sommes en plein mois de mai, et il fait cinq degrés ! » ; « S’il y a des gens qui échouent à l’école, c’est de leur faute. Les examens et les concours sont les mêmes pour tout le monde, ils n’avaient qu’à mieux travailler ! ». Ces arguments pleins de bon sens se trouvent brutalement contredits par la médecine, la climatologie et la sociologie. Nous aurons toutefois besoin, pour les réfuter, d’en passer par de longs et complexes développements, alors qu’il suffit de quelques mots pour les formuler. Même l’évidence la plus grossière, précisément parce qu’elle semble aller de soi, ne saurait être balayée d’un revers de manche. Telle est la puissance de l’argument par le bon sens : il impose à celui qui voudrait s’y opposer une désespérante asymétrie de moyens. Et soumet ceux auxquels il est destiné à une redoutable force de conviction. C’est d’ailleurs ce que l’on a appelé récemment la « loi de Brandolini » : la quantité de temps et d’énergie nécessaire pour dénoncer des idioties est très largement supérieure à celle nécessaire pour les

énoncer 6.

 

En tant qu’oratrices ou orateurs, le bon sens nous ramène au dilemme éthique de la rhétorique. Argument souvent efficace mais rarement rigoureux, c’est à nous, et à nous seuls, qu’il reviendra de décider si nous désirons l’utiliser, quitte à compromettre notre éthique personnelle. Tout juste pouvons-nous, ici, formuler deux conseils de prudence. Le premier, c’est de prendre garde aux dangers que le bon sens fait peser sur notre entreprise de conviction. Que nos auditeurs le relèvent – ou, pire, qu’un de nos adversaires le dévoile – et nous serons suspectés d’ignorance, voire de démagogie. Le second conseil c’est, à l’inverse, de nous détourner, autant que possible, des argumentations contre-intuitives, qui vont à l’encontre des évidences et du bon sens. Elles reviennent à nous mettre nous-mêmes en difficulté puisque, avant même de pouvoir présenter nos arguments, il nous faudra d’abord déconstruire méthodiquement les préconceptions de nos auditeurs. Il s’agit d’une situation dans laquelle nous ne devrions nous placer qu’en cas de nécessité, et avec grande réticence – particulièrement s’il nous faut argumenter en un temps restreint ou devant un auditoire très large.

En tant qu’auditrices ou auditeurs, l’argument par le bon sens est un procédé auquel il faut prendre garde avec d’autant plus de soin qu’il a tendance à s’imposer à nous sans que nous en ayons conscience. Précisément parce qu’il se présente sous les atours de l’évidence, le risque est fort que nous ne pensions même pas à l’interroger. Et acceptions donc de nous laisser convaincre, sinon même contraindre, par lui. Il nous faut donc apprendre à le repérer, afin de pouvoir l’interroger avec toute l’attention qu’il exige. Heureusement, le bon sens est rarement discret. Il suffit de traquer, dans les discours ou les interventions qui nous sont adressés, les marqueurs de l’évidence. Ceux-ci sont de plusieurs ordres. Premièrement, les adverbes et les locutions adverbiales de la connivence : « franchement, honnêtement, sincèrement… » ainsi que « on ne va pas se mentir, n’y allons pas par quatre chemins, appelons un chat un chat…  ». Bien sûr, ces éléments sont employés le plus souvent de manière anodine. Mais ils peuvent également être utilisés afin de sous-entendre que, mettre en doute ce qui s’apprête à être avancé, ce serait d’emblée se positionner contre la franchise, l’honnêteté ou la sincérité. En ce sens, ils agissent comme une puissante incitation à ne pas mettre en branle nos facultés de réflexion. Deuxièmement, l’appel au consensus : « tout le monde sait bien que, on ne peut nier que, chacun en conviendra… ». Ces éléments ont pour effet de conférer à un énoncé l’apparence d’un savoir unanimement accepté. Nul besoin de le mettre en question : tout le monde est déjà d’accord. Il s’agit d’une déclinaison d’un procédé plus vaste, l’argument ad populum, dont l’effet est justement de prévenir l’émergence de la contestation – nous aurons l’occasion d’y revenir. Enfin, l’utilisation de proverbes. En mobilisant une sagesse populaire établie depuis des temps immémoriaux, les proverbes constituent une invitation à relâcher notre vigilance. Pourquoi, en effet, nous embêterions-nous à interroger ce qui est accepté depuis si longtemps ? Ils ne présentent pourtant, d’un point de vue logique, aucun gage de rigueur. Prenons un seul exemple : « Il n’y a pas de fumée sans feu. » Certes. En revanche, l’histoire déborde de rumeurs, de préjugés et d’accusations infondés. Donner du crédit à un proverbe revient ainsi à prendre pour acquis un argument n’ayant en rien été établi. Adverbes de la connivence, appel au consensus, sagesse proverbiale : lorsque nous repérons de tels procédés dans un discours, mieux vaut nous méfier. Le bon sens rôde peut-être à proximité.

 

L’argument par l’exemple

 

L’exemple est un outil rhétorique majeur. Il matérialise les arguments, les sort de l’abstraction, pour leur conférer une représentation concrète. Encore faut-il prendre conscience de l’existence d’une distinction essentielle : celle qui oppose exemplification d’un argument, d’une part ; et argumentation par l’exemple, d’autre part.

Exemplifier un argument, cela consiste à mettre en avant un cas particulier comme illustration d’une généralité. Il s’agit d’un détour indispensable dès lors qu’un de nos arguments nous semble trop théorique, trop surplombant, trop flou pour emporter l’adhésion des auditeurs. Plutôt que d’en rester à un haut niveau d’abstraction, nous utilisons donc un ou des exemples, qui vont venir incarner notre énoncé général, le renforcer, lui donner corps. Et lui offrir l’opportunité – nous le verrons – de susciter des émotions.

Argumenter par l’exemple, cela consiste à mettre en avant un cas particulier, non plus comme illustration, mais bien comme fondement d’une généralité. Au lieu de partir d’un argument auquel nous donnons vie par l’exemple, nous faisons exactement l’inverse. Nous commençons par un exemple spécifique, à partir duquel nous décrétons une proposition générale. Le problème est qu’une telle construction sera, dans l’immense majorité des cas, hautement contestable. Comment démontrer, en effet, que notre exemple soit bien représentatif d’une réalité plus vaste que lui ? Comment garantir qu’il ne soit pas, au contraire, un cas isolé ? Entre le global et le particulier, le fait social et le fait divers, ce qui fait la différence, ce sont précisément les arguments que nous déployons. Ce n’est qu’en nous fondant sur des chiffres, des études, des témoignages, des normes juridiques, des traditions, des précédents – et la liste ne s’arrête pas là – que nous pouvons nous permettre d’opérer des montées en généralité. En l’absence de tout autre argument, l’exemple cesse de constituer une simple illustration, pour devenir l’argument lui-même. Dont la rigueur est, hélas, souvent médiocre.

 

É o TUDE DE CAS N 1 : Le pays sort de deux mois de confinement dus à la première vague de coronavirus. En tant que ministre de l’Économie, je m’apprête à annoncer un effort financier considérable en faveur de l’hôpital public. Je sais que ces annonces vont provoquer un grand mécontentement dans les secteurs qui n’en bénéficient pas – la restauration et la culture notamment. Pour désamorcer cette colère, je commence ainsi mon discours : « Nous avons décidé de faire un effort tout particulier en faveur des soignants. Ils ont payé, de loin, le plus lourd tribut. On estime en effet que 20 % d’entre eux ont attrapé la maladie. C’est six fois plus que le reste de la population. » Cet argument par le chiffre est rigoureux. Il me semble toutefois un peu trop théorique. J’ai peur qu’il ne suffise pas pour convaincre les autres travailleurs, qui estiment eux aussi avoir considérablement souffert. Pour gagner en efficacité, je décide donc d’illustrer mon argument par un exemple concret et véridique : « Et je pense aujourd’hui à Inès, cette infirmière que j’ai rencontrée en visitant un hôpital. Quand d’autres étaient confinés chez eux, Inès était au chevet des malades. Jour et nuit. Après trois semaines de labeur, elle a fini par contracter la maladie. Figurez-vous qu’elle n’a pas quitté le service de réanimation. Elle y est demeurée. Non plus auprès des patients. Mais en tant que patiente elle-même. Elle a survécu, heureusement. Je pense à elle, et à toutes celles et tous ceux qui ont sacrifié leur santé, parfois leur vie, pour sauver les nôtres. Nous leur sommes redevables ! »

 

DÉCRYPTAGE : Dans cet exemple, notre argumentation est rigoureuse. Nous commençons par avancer un argument suffisamment général pour nous permettre d’en déduire une proposition. Afin de lui conférer davantage d’efficacité, nous l’illustrons par un exemple. Celui-ci est, certes, un cas particulier. Mais nous pouvons montrer, chiffres à l’appui, qu’il est représentatif d’une réalité plus vaste. Reste, il est vrai, la question du pathos. Ici, l’anecdote que nous rapportons ne manquera pas de toucher nos auditeurs. Or, mobiliser les émotions, n’est-ce pas justement l’inverse de la rigueur ? Il s’agit d’une question délicate : nous l’aborderons frontalement

un peu plus loin 7. Mais il est important de noter que, pour ce qui nous intéresse ici, cela ne change rien. Ce qui pourrait être contestable, ce serait l’utilisation des émotions. Pas l’argumentation elle-même.

 

É o TUDE DE CAS N 2 : Je suis un polémiste, invité régulièrement à débattre sur une chaîne d’information en continu. Lors d’une discussion particulièrement tendue, je lance : « Laissez-moi vous rapporter un fait éloquent. Il y a quelques jours, dans un collège de banlieue, un élève a été tabassé par six autres. Son seul tort ? Avoir voulu prendre son goûter à la récré, comme tous les jours. Sauf que pour ces racailles, c’est un crime de manger pendant le ramadan ! Combien de temps encore va-t-on se laisser faire ? Quand va-t-on enfin lutter contre cet Islam radical, qui entend régir la vie dans les quartiers ? » Quelques dizaines de minutes plus tard, dans l’effervescence du débat, je me retrouve à nouveau au front, sur un tout autre sujet cette fois : « Bien sûr qu’il y a une fraude massive au chômage ! J’en parlais encore tout à l’heure avec la maquilleuse : son neveu travaille six mois tous les six mois et, le reste de l’année, touche les allocations et joue aux jeux vidéo ! Mais enfin, sortez de la naïveté ! »

 

DÉCRYPTAGE : Il s’agit bien, ici, de deux arguments par l’exemple. Nous nous sommes contentés d’aller chercher les histoires les plus marquantes possibles, pour ensuite asséner nos opinions comme si elles étaient des vérités indiscutables. Cela ne signifie pas que ces opinions soient nécessairement infondées. Peut-être sont-elles solides, et pourraient-elles être argumentées de manière rigoureuse. Mais en l’occurrence, ce n’est pas le cas. En dehors de l’exemple, on ne trouve pas trace du moindre argument. Rien, dans ces extraits, ne devrait justifier de se laisser convaincre.

 

Du point de vue des oratrices et des orateurs, l’exemplification de nos arguments relève de la bonne pratique. C’est ainsi que nous donnons de la vie, de l’allant, du relief à des développements qui, sinon, auraient pu se révéler pénibles ou obscurs. En revanche, l’argumentation par l’exemple nous confronte, elle, à un dilemme éthique. Malgré son déficit de rigueur, elle n’en reste pas moins une option à la fois simple et virevoltante. Elle peut, dans certains contextes, se révéler terriblement efficace. Devrions-nous alors y céder ? Ou, au contraire, nous en détourner avec mépris ? Cela relève, à nouveau, d’un choix strictement personnel. Notons, toutefois, que l’argument par l’exemple nous fait courir les mêmes risques que l’argument par le bon sens. Qu’il soit repéré ou révélé, et il pourrait bien se retourner contre nous.