Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 126 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

II - Les raisonnements frauduleux

 

Comme le remarque le rhétoricien Jay Heinrichs, lorsque nous sommes confrontés à une argumentation, nous devons garder à l’esprit trois grandes questions. Les preuves se tiennent-elles ? Toutes les options ont-elles été

envisagées ? Le raisonnement mène-t-il bien à sa conclusion 8 ? Ces interrogations sont essentielles : elles nous permettent de mettre à jour les ressorts sur lesquels pivotent les principaux sophismes. Nous envisagerons successivement ces trois types de raisonnements frauduleux : les constructions fautives, les options lacunaires, les prémisses contestables.

 

1 - LES CONSTRUCTIONS FAUTIVES

 

Ces sophismes consistent à fonder un raisonnement sur une construction enfreignant, gravement, les règles de la déduction. Ils sont, au fond, l’équivalent de syllogismes erronés, mais qui se draperaient sous les atours de la langue naturelle. Leur absurdité criante se trouve masquée par les non-dits : ce sont, incontestablement, des arguments trompeurs.

 

La pétition de principe  : Aussi connue sous le nom de tautologie, elle consiste à utiliser, parmi nos prémisses, la conclusion à laquelle nous entendons aboutir. Il s’agit donc d’un raisonnement circulaire, qui ne démontre strictement rien. C’est le cas de cette démonstration théologique très classique : « Dieu existe parce que c’est écrit dans la Bible, et la Bible dit vrai parce qu’elle est la parole de Dieu. » Ou encore, de cette réponse maladroite ébauchée par le sophiste Hippias, face à un Socrate goguenard qui lui demandait sa définition du beau : « Sache donc, puisqu’il

faut te dire la vérité, que le beau, c’est une belle fille 9. » Bien sûr, dans ces deux cas, la tautologie saute aux yeux. Pourtant, au quotidien, nous avons fréquemment recours à des pétitions de principe sans nous en rendre compte. Par exemple : « Pourquoi je pense que le Paris Saint-Germain est favori ? Mais enfin, parce qu’ils ont la meilleure équipe ! » Ainsi présenté, voilà qui semble entendu. Mais pour quelles raisons, exactement, cette équipe est-elle la meilleure ? C’est ici que cessent les évidences illusoires, et que commencent, généralement, les discussions de comptoir.

Le procédé pourrait paraître anodin. Mais ne nous y trompons pas : il est fréquemment utilisé dans le débat public, où ses conséquences sont autrement plus délétères. Lorsqu’un responsable politique se trouve accusé de malversations, on l’entendra invariablement marteler : « De telles allégations sont scandaleuses ! Tout mon parcours prouve que je suis d’une honnêteté sans faille ! » Certes… Mais si c’est précisément cette honnêteté sans faille qui vient d’être mise en cause par des éléments probants, l’argument n’a soudain plus aucune valeur. Et même : cesse d’être un argument. Parfois, le procédé peut prendre des formes encore plus pernicieuses : « Nous ne pouvons pas accepter de mettre fin, aujourd’hui, à cette opération militaire. Sinon, nos soldats seront morts en vain ! » Cette phrase n’est pertinente qu’à une condition : que l’opération en question ait encore une chance de mener à la victoire. Or, c’est précisément ce qu’il faudrait pouvoir démontrer ! Dans le cas contraire, les soldats ne seront pas davantage morts pour une bonne raison : ils seront simplement plus nombreux à être tombés en vain. Toutes ces affirmations sont utilisées quotidiennement dans la communication politique, sans attirer sur elles de condamnations particulières. Ce sont pourtant de pures pétitions de principe. Elles ne prouvent strictement rien.

La fausse cause : Elle consiste à prétendre que, parce qu’un événement se serait passé après un autre, il en serait directement la conséquence. En termes techniques, cela revient à faire passer une antécédence pour une causalité, sans s’être embarrassé de le démontrer. Par exemple : « Bien sûr que l’homéopathie est efficace : j’en prends à chaque fois que j’ai un rhume, et, trois jours plus tard je suis guéri ! » Un argument tout à fait convaincant. Si l’on oublie, bien sûr, que la durée moyenne d’un rhume est précisément de trois jours…

Ce sophisme est particulièrement fréquent dans la vie quotidienne, où notre tendance à vouloir tout expliquer nous pousse à adopter des raisonnements à la fois évidents et défaillants. Pensons à ce stéréotype des scènes de ménage : « Depuis que nous avons emménagé ensemble, je suis incroyablement stressé ! Tu as une mauvaise influence sur mon humeur ! » ; en omettant de préciser que, si l’emménagement a pu avoir lieu, c’est parce que nous avons pris un nouveau poste, mieux payé, mais particulièrement stressant… Plus grave, le sophisme de la fausse cause est utilisé fréquemment en politique, où la technicité des débats peut le rendre délicat à identifier. Par exemple : « Dans les douze mois qui ont suivi notre réforme fiscale, le chômage a fortement baissé. C’est bien la preuve qu’il faut continuer dans cette voie ! » ; en passant sous silence le fait que, durant l’année en question, c’est surtout la reprise du commerce international qui a tiré la croissance, et fait baisser le chômage… Alors, certes, il convient d’être prudent. Le fait que deux phénomènes se succèdent peut effectivement signifier que l’un est cause de l’autre. Encore va-t-il falloir être en mesure de le prouver. Tant que cette démonstration n’a pas eu lieu, l’argument doit être considéré comme sophistique.

 

L’honneur et le déshonneur par association  : D’une manière générale, les paralogismes par association reviennent à considérer que, dès lors que deux individus partagent un point commun, ce qui s’applique à l’un s’applique aussi à l’autre. C’est cette erreur qui est à la source du syllogisme absurde : « Socrate boit du lait, or les chats boivent du lait, donc Socrate est un chat. » Dans leurs formes sophistiques, destinées à tromper, ces raisonnements sont fréquemment utilisés afin de glorifier ou discréditer, à tort, un interlocuteur : on parle alors d’honneur, ou déshonneur, par association.

L’honneur par association se repère généralement de loin, par sa fâcheuse tendance à basculer dans la flagornerie la plus crasse : « Sa prestance, sa carrure, son regard… Tout, dans ce nouveau Président, rappelle le général de Gaulle. Il sera sûrement, comme lui, un grand chef d’État ! » Mais il peut également s’incarner dans les contours de raisonnements plus subtils. C’est le cas, par exemple, de l’appel à Galilée. Celui-ci est utilisé pour voler au secours de théories indémontrables, farfelues, voire franchement erronées : « Allez-y. Gaussez-vous. Riez. Mais entre deux gloussements, souvenez-vous de Galilée ! Lui aussi, en son temps, fut ridiculisé pour avoir osé soutenir que la Terre tourne autour du Soleil. Avant d’être finalement réhabilité ! De la même manière, à l’avenir, tout le monde finira par reconnaître que, non, l’homme n’a jamais marché sur la Lune ! » L’argument, bien sûr, est parfaitement fallacieux. Ainsi que le résume malicieusement l’astronome Carl Sagan : « Le fait que certains génies aient fait l’objet de moqueries n’implique pas que tous ceux dont on se moque soient des génies. On s’est moqué de Christophe Colomb, de Fulton et des frères Wright. Mais on s’est aussi moqué de Bozo le

Clown 10. »

Le déshonneur par association est, quant à lui, un procédé aussi ordinaire que rudimentaire. Il consiste à trouver un lien entre l’un de nos adversaires et une figure honnie par nos auditeurs, puis de monter en généralité afin de disqualifier tout à la fois la personne et son argumentation. Lorsqu’il est utilisé sans nuance, le procédé paraît à ce point fautif qu’il en devient risible : « Ah, tu es végétarien ? Tu sais qui d’autre ne mangeait pas de viande ? Adolf Hitler ! Cela en dit long sur les penchants totalitaires des gens comme toi ! » On parle d’ailleurs, ironiquement, de reductio ad hitlerum pour qualifier cette forme paroxystique du déshonneur par association, dans laquelle l’interlocuteur est directement renvoyé au nazisme. Il arrive toutefois que cette stratégie soit utilisée avec davantage de finesse. Elle peut alors se révéler redoutable : « Dois-je vous rappeler qu’un de vos collègues au gouvernement vient d’être mis en examen pour détournement de fonds ? On voit bien, désormais, le peu de considération que vous avez pour l’éthique et l’exemplarité ! » L’argument pourrait avoir du poids, si l’on était capable de montrer que le ministre en question a été nommé en toute connaissance de cause, en dépit de ses malversations. Dans le cas contraire, il est parfaitement inacceptable.

 

La division abusive : Elle consiste à prétendre que ce qui est vrai pour le tout l’est aussi pour ses parties. Or, c’est loin d’être toujours le cas. Un bateau flotte et, pourtant, la majorité des pièces dont il est constitué couleraient si elles étaient jetées à l’eau. De même, le fait d’avoir eu beau temps durant les vacances n’est pas exclusif d’une ou deux journées de pluie. Ainsi présenté, le sophisme paraît aussi simple qu’inoffensif. Il permet pourtant de construire des raisonnements pernicieux. « Le bouddhisme est une religion de paix, donc les bouddhistes sont pacifiques. Les études de médecine sont exigeantes, donc les médecins sont compétents. La vente est une activité féroce, donc les vendeurs sont sans état d’âme.  » Certains bouddhistes, médecins et vendeurs le sont, assurément. Mais en faire une généralité ? Voilà en revanche une affirmation plus qu’audacieuse : elle est tout simplement fallacieuse.

Notons que, dans la sphère politique, on rencontre fréquemment une variation de ce procédé : « Les Français ont voté majoritairement pour mon programme. C’est donc qu’ils soutiennent ma réforme des retraites, puisqu’elle y figurait noir sur blanc ! » L’affirmation n’est pas nécessairement fausse. Si ce candidat avait effectivement fait de la réforme des retraites l’axe principal de sa campagne, il n’est pas illégitime de considérer que, en votant pour lui, les électeurs ratifiaient aussi ses vues sur la question. Très souvent, toutefois, ce type d’argumentation est utilisé pour justifier des mesures qui avaient été peu mises en avant durant l’élection. Elle devient alors problématique. Un programme, en effet, comporte des dizaines de propositions. Les électeurs peuvent parfaitement y souscrire globalement, tout en déplorant certains de ses éléments : nous sommes bien face à un cas classique de sophisme par division.

 

Le sophisme par ignorance : Il consiste à prétendre que, parce que l’on ne peut pas prouver qu’une chose existe, alors elle n’existe pas. Ou à l’inverse que, parce qu’on ne peut pas prouver qu’une chose n’existe pas, alors elle existe. En d’autres termes, il revient à confondre l’absence de preuve, et la preuve de l’absence. Ce raisonnement est utilisé très fréquemment dans les débats mettant en jeu l’existence du paranormal et la rigueur des pseudosciences. Par exemple : « Les scientifiques n’ont jamais pu prouver l’existence des fantômes, donc les fantômes n’existent pas. » La conclusion est trop affirmative : on ne peut pas exclure que les fantômes existent, mais demeurent inaccessibles à nos outils scientifiques. À l’inverse : « Les pilotes de chasse américains ont fait état de dizaines de phénomènes que l’armée ne parvient pas à expliquer. C’est bien la preuve que les extraterrestres sont parmi nous.  » Ce raisonnement est tout aussi erroné : il se peut que les appareils aient capté des phénomènes tout à fait naturels, rendus incompréhensibles par l’imprécision des données. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes, bien sûr, libres de croire ce que nous voulons. Nous pouvons même estimer avoir de bonnes raisons pour cela. En revanche, prétendre tirer une conclusion catégorique à partir d’une simple absence de preuve : voilà qui nous ferait basculer dans la sophistique.

 

Le sophisme du vrai écossais  : Il consiste à écarter, de manière arbitraire, un contre-exemple qui venait mettre en danger une généralisation. L’illustration classique, qui a donné son nom au procédé, nous vient du philosophe anglais Antony Flew : « – Aucun Écossais ne met de sucre dans ses céréales. – Pourtant, mon oncle Angus, qui est écossais, met du sucre dans ses céréales. – Dans ce cas, ton oncle Angus n’est pas un

vrai Écossais 11 ! » Par sa construction, ce procédé n’est rien d’autre qu’une variation sur la pétition de principe. Il revient à utiliser, en tant que prémisse, l’énoncé qui aurait précisément dû faire l’objet d’une démonstration : « Puisqu’aucun Écossais ne met de sucre sur ses céréales, si ton oncle Angus le fait, alors ce n’est pas un vrai Écossais. »

Dans son utilisation, toutefois, le vrai Écossais présente une spécificité : il est une machine à écarter les objections. Par exemple : « – Les féministes militent pour l’interdiction de la prostitution. – Ce n’est pas vrai ! Il y a tout un courant du féminisme qui revendique au contraire le droit, pour les femmes, de faire ce qu’elles veulent de leur corps ! – Pardon, mais là tu me parles de travailleuses du sexe… Les vraies féministes, elles, sont pour l’interdiction de la prostitution ! » Lorsqu’elles sont assénées avec aplomb et assurance, de telles répliques sont susceptibles d’apporter la victoire. L’interlocuteur mettra en doute sa propre pensée ; commencera à se demander si son contre-exemple était bien approprié ; réalisera, mais trop tard, l’ampleur du subterfuge : le débat sera déjà terminé. La stratégie est encore plus efficace si elle se redouble, comme ici, d’une disqualification ad personam : « là, tu me parles de travailleuses du sexe… » Il s’agit bien sûr d’une distinction artificielle, elle-même fallacieuse : on peut parfaitement être à la fois travailleuse du sexe et féministe. Elle n’en contribue pas moins à obscurcir le procédé sophistique, afin de le rendre moins facilement détectable – et encore plus détestable. Prenons garde, cependant. Il arrive que des contre-exemples soient réellement sans fondements, ce qui autorise à les écarter d’un revers de la main. Mais n’acceptons pas de voir nos objections rigoureuses être balayées nonchalamment : c’est cette stratégie-là qui est fallacieuse.