Le pouvoir rhétorique
2 - Émouvoir pour faire prendre conscience
Commençons par rappeler des évidences : les êtres humains ne sont pas des machines. Nous ne percevons pas le monde avec le regard surplombant d’un ordinateur. La réalité elle-même ne se réduit pas à une suite de données alignées dans un tableau. Pour comprendre ce qui nous entoure, notre raison ne suffit pas. Nous avons, aussi, besoin de nos émotions.
2 septembre 2015. Le monde entier découvre, horrifié, la photo d’un corps échoué sur une plage de Turquie. Celui d’un petit garçon en tee-shirt rouge et pantalon bleu, le visage enfoui dans le sable, les cheveux encore léchés par les vagues. Il s’agit d’Alan Kurdi, trois ans. Fuyant la guerre civile en Syrie, sa famille a tenté de gagner l’Europe en traversant la Méditerranée sur un bateau pneumatique. Le navire de fortune a fait naufrage. Seul le père en a réchappé. Déchirant, le cliché est massivement partagé sur les réseaux sociaux. Dans les jours qui suivent, sous la pression des opinions publiques, les pays de l’Union européenne se résolvent à prendre une série de mesures favorisant l’accueil des réfugiés. Soyons clairs. Que ces décisions aient été bonnes ou mauvaises, appropriées ou démesurées, nécessaires ou délétères, est ici hors de propos. De la même manière, le fait que les États concernés aient largement fait machine arrière dans les mois qui ont suivi n’est pas la question. Ce qui importe, c’est de remarquer qu’une seule image a suffi pour provoquer une réaction internationale. Pourtant, la situation n’était pas nouvelle. Depuis le début de l’année 2015, l’aggravation du conflit syrien avait poussé des centaines de milliers de migrants à tenter de rejoindre l’Europe. On estime que plus de 2 500 hommes, femmes et enfants avaient déjà trouvé la mort, engloutis par les flots. Les associations humanitaires tentaient d’alerter les peuples et les gouvernements européens sur l’ampleur du drame. En vain. Malgré les arguments, les preuves, les chiffres, rien n’y faisait. Les corps s’accumulaient. Jusqu’à cette photo. Alors que la raison semblait ne pas avoir de prise, c’est une émotion mondiale qui, un temps, a fait bouger les
lignes 8.
Quoi qu’on en pense sur le fond, du point de vue de la rhétorique, cet exemple est riche d’enseignement. Il nous montre que, pour emporter l’adhésion, s’adresser à la raison n’est pas toujours suffisant. Lorsqu’une situation nous est trop étrangère, elle nous devient inconcevable. Les données, les statistiques et même les faits ne sauraient épuiser la réalité dans toute sa complexité. Comprendre rationnellement est une chose. Réaliser pleinement en est une autre. Comme l’a montré Antonio Damasio, pour forger notre jugement, nous avons besoin à la fois de notre intellect et de nos affects. Sans quoi, nous ne sommes rien d’autre que des monstres froids. Voilà pourquoi il ne serait ni juste ni judicieux de rejeter en bloc les émotions du côté de la persuasion ou de la manipulation. Parfois, émouvoir notre auditoire sera utile, et même nécessaire, si nous voulons lui permettre de prendre conscience de la situation que nous évoquons.
Cela étant dit, l’exemple que nous venons de développer est, au mieux, un cas particulier. L’adhésion y a été obtenue par le biais non d’un discours, mais d’une photographie. Or, une image n’est pas une argumentation, n’est-ce pas ? Certes. Mais quand bien même : ce qu’il a été possible de produire avec un cliché, nous pouvons également y parvenir au terme de quelques phrases ciselées.
ÉTUDE DE CAS : Je suis responsable d’un syndicat étudiant, en pleine épidémie de coronavirus. Après des mois de confinement, entre les cours à distance et la raréfaction des petits boulots, la jeunesse est frappée par une grave crise sociale. Pour faire pression sur le pouvoir politique, qui tarde à réagir, je décide d’alerter les médias. Je décroche une première interview sur une chaîne d’information. En plateau, je déploie mes arguments : « Il faut prendre la mesure de la crise. On observe une hausse des demandes d’aide alimentaire de plus de 150 %. Nous voyons arriver des jeunes en situation de dénutrition. Le nombre d’étudiants souffrant de dépression a été multiplié par trois. Il est urgent de faire quelque chose. » La présentatrice m’écoute en hochant la tête. Les autres invités réagissent mollement. Dans les jours qui suivent mon intervention, rien ne se passe. Je finis par être invité sur une autre chaîne. Au bord des larmes, je parle sans réfléchir : « Mais que voulez-vous que je vous dise ? Les jeunes n’arrivent plus à se nourrir ! Pendant les distributions de paniers-repas, certains confient ne pas avoir mangé depuis deux jours ! Nous avons des centaines d’appels à l’aide d’étudiants isolés, sans contact, sans activités, qui ont des idées suicidaires. Et certains, hélas, qui passent à l’acte. Combien faudra-t-il encore de jeunes défenestrés, pendus ou immolés, avant que le gouvernement ne se décide à agir ? » Quand je rentre chez moi, le soir, j’apprends que mon intervention a déjà été relayée plusieurs milliers de fois sur les réseaux sociaux. Le lendemain, la ministre de l’Enseignement supérieur annonce qu’elle va
prendre une série de mesures exceptionnelles 9.
DÉCRYPTAGE : Nous venons pourtant de dire, par deux fois, exactement la même chose. Les arguments sont identiques. Seule change leur formulation. Dans le premier cas, nous nous sommes appuyés sur des données aussi rigoureuses que froides et dépassionnées. Intellectuellement, tout le monde saisit ce qu’elles signifient. Mais faute de se les approprier émotionnellement, il est difficile de concevoir l’étendue du drame qu’elles recouvrent. Dans le deuxième cas, nous nous contentons de laisser parler notre cœur, et de décrire la situation en des termes que chacun peut se représenter. Ce faisant nous déployons, sans forcément le savoir, de nombreux procédés émouvants. Gorgée d’affects, notre intervention suscite une prise de conscience, et emporte la conviction.