Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 85 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Les effets des métaphores

forts. Eux, et eux seuls, seront dignes d’intégrer notre discours 30.

Voilà donc ce qu’il nous faut accomplir avec nos analogies. Abandonner les idées les plus évidentes. Explorer de nouvelles possibilités. Nous assurer qu’elles demeurent adaptées à l’auditoire. Voire ont été façonnées pour lui. Puis, remettre l’ouvrage sur le métier, encore et encore. Jusqu’à tenir, non pas seulement une bonne image, mais une grande métaphore.

 

2 - LES EFFETS DES MÉTAPHORES

 

Nous sommes désormais en mesure d’édifier des métaphores efficaces. Certes… Mais à quelles fins ? Car souvenons-nous que, en rhétorique, l’analogie ne vaut jamais pour ses seules vertus stylistiques. Nous ne cherchons pas à broder d’habiles ornementations. Mais bien à forger des armes de conviction. Et de ce point de vue, il est possible de distinguer trois effets différents induits par les métaphores : les effets de présence, les effets de sens, les effets d’absence.

 

Les effets de présence

 

Nous serons courts sur ce point, que nous avons déjà abordé au moment d’évoquer l’utilisation des métaphores en accroche ou en clôture d’une

intervention 31. Lorsqu’elles ont été convenablement travaillées, les métaphores suscitent un effet de présence. En créant une image vive, saisissante, elles ont le pouvoir de s’imposer à la conscience des auditeurs. Ce dont nous parlons s’impose à leurs sens. Ils ont l’impression de l’avoir sous les yeux, dans le nez ou les oreilles, sur la peau ou la langue. Comme toutes les figures de présence – nous en croiserons d’autres –, la métaphore

possède l’étrange pouvoir de faire « halluciner le réel 32 ».

Par leur effet de présence, les métaphores créent de la saillance. Elles mettent en évidence nos idées importantes, nos développements cruciaux. Mais surtout, elles s’imposent à l’esprit des auditeurs. Elles les marquent, les affectent, les séduisent, sans leur demander la permission. Figures poétiques autant que rhétoriques, les métaphores peuvent susciter un plaisir esthétique irrépressible. Quand bien même l’argument qu’elles portent nous serait odieux. Cela en fait déjà, en soi, un outil de choix.

 

Les effets de sens

 

Les métaphores ne se limitent pas à créer des effets de présence. Elles peuvent également faire partie intégrante de notre raisonnement. Non plus se contenter d’être un outil au service des arguments. Mais devenir un rouage au sein de l’argumentation. Cela tient au deuxième type d’effets qu’elles suscitent : des effets de sens.

Les analogies ne sont, bien souvent, pas neutres de signification. Au contraire même : elles sont un outil de conceptualisation. En pivotant sur des représentations immédiatement compréhensibles et facilement appréhendables, elles nous permettent de simplifier des idées trop complexes. De rendre tangibles des concepts trop abstraits. Ce qu’il est laborieux d’expliquer avec des mots, il peut être aisé de le rendre par une image. C’est ce que l’on appelle condenser du sens sur une métaphore.

 

ÉTUDE DE CAS : Responsable politique, je souhaite prendre position sur l’immigration, en défendant l’idée qu’il faut y mettre un terme. Bien sûr, j’ai fait mes devoirs : j’ai à ma disposition des chiffres, des études, des rapports. Mais je sens qu’ils ne suffiront pas à emporter la conviction. D’abord, parce que ce sont des éléments inertes et désincarnés. Ensuite, parce que je risque d’être entraîné dans une bataille de chiffres : ce qu’une statistique dit, une autre peut le contredire. Enfin, parce qu’il s’agit d’une matière complexe à l’excès. Le cœur de ma ligne consiste à affirmer qu’il y a trop d’immigrés sur le territoire. Mais comment définir ce « trop » ? Comment prouver qu’un seuil existe, et qu’il a été dépassé ? Je décide d’économiser du temps et de m’épargner ces difficultés, en appuyant plutôt ma position sur une métaphore : « Appelons les choses par leur nom : nous faisons face à une véritable submersion migratoire ! »

 

DÉCRYPTAGE : La submersion migratoire. La vague qui déferle sur le territoire et emporte tout sur son passage. L’avancée inéluctable de l’eau, cet élément impitoyable, qui nous glisse entre les doigts. Menace sans cesse de nous noyer. Et contre lequel on ne peut rien. Sinon élever des digues. La figure est efficace. En une image, elle suscite tout un univers de sens. En un mot, elle condense une argumentation complexe, qui aurait demandé du temps pour être développée. Et aurait pu, potentiellement, se voir réfutée. Plutôt que de prendre ce risque, nous avons préféré nous appuyer sur la dimension implicite d’une métaphore. Notre propos en ressort plus simple. Mais plus fort.

 

Si les analogies sont une arme aussi redoutable, c’est très largement en raison des effets de sens. Une grande partie des métaphores passées à la postérité l’ont été parce qu’elles parvenaient à condenser, en une seule formule, des arguments tout entiers. Dans son appel du 18 juin 1940, le général de Gaulle lance par exemple : « La flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre, et ne s’éteindra pas. » Une flamme. Fragile, vacillante, susceptible de s’évanouir à chaque instant. Quelle belle manière de reconnaître, sans le dire, combien la situation militaire de la Résistance était précaire. Mais une flamme. Qui brille dans la nuit ; éclaire le sentier ; et pourrait bien, un jour, rallumer le brasier. Un symbole de fragilité, certes. D’espoir, aussi. En une métaphore, le général de Gaulle avait tout dit.

 

Les effets d’absence

Les métaphores créent donc des effets de sens. Elles ont le pouvoir de faire comprendre une idée, fût-elle complexe et abstraite. Mais cette idée ne se contente pas d’être exprimée par une analogie. Elle va, dans le même mouvement, se voir dissimulée par elle. C’est ce que nous appelons un effet d’absence. L’image est présente à l’esprit. Mais l’idée qu’elle porte est renvoyée dans le domaine de l’implicite. Elle est absente de ce qui est dit.

 

EXEMPLE : Le 10 mai 1974 a lieu le tout premier débat télévisé entre les deux qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle française. Le candidat de centre droit, Valéry Giscard d’Estaing, y affronte son adversaire socialiste, François Mitterrand. Valéry Giscard d’Estaing, qui a été ministre des Finances durant de longues années sous les gouvernements précédents, sait qu’il sera accusé d’avoir mené une politique plus favorable aux entreprises et aux ménages aisés qu’aux ouvriers. Le jour du débat, c’est effectivement ce qui se produit. François Mitterrand lui lance : « Le moment est venu, depuis longtemps, où il aurait fallu utiliser cette richesse créée par tous, afin que le plus grand nombre vive. Il n’est pas acceptable qu’il y ait une petite catégorie de privilégiés qui sont servis par toutes vos lois, en particulier par vos lois fiscales. » D’un calme olympien et avec un regard glaçant, Valéry Giscard d’Estaing réplique alors : « Je dois vous dire quelque chose : je trouve toujours choquant et blessant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. » Son adversaire ne répondra pas. Perdra le débat. Puis l’élection.

 

DÉCRYPTAGE : Cette saillie, l’une des plus célèbres de la politique contemporaine française, est particulièrement fine. Elle repose sur une double métaphore. Le « cœur » pour signifier la compassion. Et le « monopole » pour évoquer le fait d’être seul à ressentir une émotion. De prime abord, cette analogie semble donc se contenter d’apporter un peu de présence à une assertion relativement simple : « Vous n’êtes pas le seul, Monsieur Mitterrand, à ressentir de la compassion. » Mais que ce serait-il passé si Valéry Giscard d’Estaing avait formulé ainsi sa réplique ? L’objection aurait fusé, évidente et cruelle : « Pardon Monsieur Giscard d’Estaing, mais dans vos lois comme dans votre programme, je ne distingue justement aucune preuve de compassion ! » Ici, l’utilisation de la métaphore « vous n’avez pas le monopole du cœur » permet tout à la fois de masquer l’argument et de ne pas avoir à l’étayer. Cela fut suffisant, en 1974, pour réduire au silence François Mitterrand.

Cet exemple soulève bien sûr une interrogation : que faire lorsque c’est nous qui sommes la cible d’un tel stratagème ? Comme souvent en rhétorique, nous avons deux possibilités : le dévoilement ou le renversement. Dénoncer l’utilisation du procédé, ou le retourner contre son auteur. La première possibilité nous oblige à déplier la métaphore afin d’en expliciter le sens, pour ensuite, seulement, pouvoir contre-argumenter. Dans le cas présent, François Mitterrand aurait pu dire : « Par monopole du cœur, vous voulez dire que vous aussi ressentez de la compassion. Or, pardonnez-moi, mais dans vos lois comme dans votre programme… » Une option possible, certes. Mais laborieuse. La réplique risque de manquer de mordant. Reste, alors, la seconde solution : retourner le procédé contre son auteur. Le battre à son propre jeu, en ayant recours, nous-même, à une métaphore. En l’occurrence, François Mitterrand aurait pu répondre quelque chose comme : « Monsieur, vous faites fausse route. Personne, ici, n’a revendiqué le monopole du cœur. En revanche, il semblerait bien que vous vous soyez emparé, vous, du monopole du cynisme. Car, tant par vos lois que dans votre programme… » Une telle stratégie nécessite d’avoir de la repartie. Et une bonne dose d’audace. Mais comme tous les renversements argumentatifs, bien maîtrisé, le procédé est redoutable.

 

La métaphore féconde

 

Présence. Sens. Absence. Voici donc, en définitive, les trois types d’effets produits par les analogies. Présence de l’image à l’esprit. Condensation du sens dans le texte. Absence de l’idée sur le plan explicite. En une seule figure, nous donnons du relief à notre pensée, la cristallisons en une formule ramassée, et la protégeons derrière le voile des paroles suggérées. Nous comprenons, maintenant, pourquoi les métaphores occupent une place centrale au sein du système rhétorique. Elles n’ont rien d’une ornementation. Mais constituent, au contraire, d’incroyables leviers de convictions. Le médium d’une pensée féconde. Une image suffit parfois pour changer le monde.