Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 25 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

I - Trouver les bons arguments

 

Commençons par poser quelques définitions simples. Un argument, c’est une preuve avancée à l’appui d’une proposition. Un contre-argument, c’est une preuve avancée en démenti d’une proposition. Une objection, c’est une preuve avancée en démenti d’un autre argument.

Ces préalables étant établis, il nous reste à examiner une question plus délicate qu’il n’y paraît : qu’entend-on exactement par « bon » argument ?

 

1 - RIGUEUR ET EFFICACITÉ

 

Tel Janus, le dieu romain aux deux visages, l’expression « bon argument » est équivoque. Elle peut renvoyer à deux réalités très différentes : un argument rigoureux d’une part, efficace d’autre part.

Par « bon argument », nous pouvons tout d’abord désigner un argument rigoureux. Il respecte les règles du raisonnement logique. Il est conforme à la réalité observable et aux données vérifiables. Attention : cela ne signifie ni qu’il soit objectif ni qu’il soit vrai, mais simplement bien construit et bien informé. Il est toujours possible de chercher à le réfuter, mais il faudra alors être capable de lui opposer un contre-argument tout aussi robuste. Remarquons qu’un argument rigoureux l’est de manière absolue. C’est un caractère qu’il porte en lui-même. Il ne dépend pas du regard ou de l’opinion que nous portons sur lui. Il peut être, comme nous le verrons, plus ou moins convaincant. Mais son degré de rigueur, lui, ne change pas.

ÉTUDE DE CAS : Je suis ministre de l’Intérieur. Pour répondre à l’insécurité qui augmente dans le pays, je propose de déployer une politique de tolérance zéro : des patrouilles policières plus nombreuses, dotées d’un armement plus efficace, pouvant interpeller plus facilement. Invité à présenter ma réforme devant les représentants des forces de police, je décide d’argumenter ma position avec une comparaison : statistiques en main, je vais montrer que, dans tous les pays de taille comparable ayant mis en œuvre une politique similaire, les taux de délinquance ont diminué

sensiblement 1.

 

DÉCRYPTAGE : Dans cet exemple, si les statistiques sont effectivement exactes, les pays comparables et les réformes similaires, on peut considérer que notre argument est rigoureux. Cela ne signifie nullement qu’il est incontestable. On pourrait nous objecter que des réformes différentes, menées dans d’autres pays, ont eu des résultats meilleurs encore. Ou bien que les résultats espérés – une légère baisse de la délinquance – ne suffisent pas à compenser les risques qu’une telle politique ferait peser sur les libertés publiques. Nos données peuvent être bien informées et notre raisonnement bien construit, l’argument n’en sera pour autant ni vrai, ni juste, ni irréfutable. Seulement rigoureux.

 

Par « bon argument », nous pouvons également désigner tout autre chose : un argument efficace. Peu importe qu’il respecte, ou non, les règles de la logique et la réalité des faits. Tout ce qui compte, c’est qu’il dispose d’un grand pouvoir de conviction à l’égard d’un auditoire donné. Il y a de grandes chances d’avoir un impact sur ceux auxquels il s’adresse. À ce titre, un argument n’est toujours efficace que de manière relative. Selon la personne qui en est destinataire, il peut se révéler diablement percutant, ou désespérément impotent. Efficace face à certains. Inefficace face à d’autres.