Le pouvoir rhétorique
1 - La contagion émotionnelle
Commençons par tracer une distinction que nous nous étions jusqu’à présent épargnées : celle qui oppose discours émotionnant et émotionné. Nous dirons d’un propos qu’il est émotionnant lorsqu’il parvient à produire des émotions chez les personnes auxquelles il s’adresse. À l’inverse, nous parlerons d’un propos émotionné lorsqu’on peut y percevoir les émotions de la personne qui parle. Le premier concept est tourné vers les affects des auditrices et des auditeurs. Le second vers ceux des oratrices et des orateurs. Pourtant, aussi distincts qu’ils paraissent, nous allons voir qu’ils
sont en réalité profondément entremêlés 24.
Le phénomène de contagion
Un homme pénètre dans une rame de métro. Autour de lui, les passagers affichent le visage éteint des transports en commun. L’homme, resté debout, sort une tablette. Il regarde une vidéo qui, de toute évidence, le fait rire. D’abord doucement. Puis à pleins poumons. Les passagers l’observent, interloqués. Certains lui lancent un air gêné. D’autres esquissent un sourire amusé. Ici et là, on entend quelques gloussements nerveux. L’homme est maintenant secoué d’un fou rire incontrôlable. Et communicatif. Autour de lui, progressivement, les passagers plongent dans l’hilarité. Même les plus récalcitrants finissent par céder à la gaieté du moment. Tant et si bien qu’en moins d’une minute, c’est la rame entière qui rit aux éclats.
Cette scène n’est pas de la fiction. Elle a été tournée en 2015 dans le métro d’Anvers, en Belgique. L’homme, bien sûr, est un acteur. Il a été recruté pour s’esclaffer. Les passagers, eux, sont authentiques. Sans le savoir, ils viennent de participer à une expérience, organisée… par la marque Coca-Cola. Elle souhaitait promouvoir son nouveau slogan : « Happiness starts with a smile », « Le bonheur commence avec un sourire ». Cette initiative commerciale audacieuse n’en était pas moins fondée sur une réalité établie par la recherche la plus sérieuse : les émotions sont contagieuses.
Voilà longtemps, déjà, que la psychologie a mis en évidence le phénomène de contagion émotionnelle. Celui-ci découle de notre disposition naturelle à nous synchroniser avec les personnes qui nous entourent. Nous avons tendance, inconsciemment, à reproduire les expressions de leurs visages, les inflexions de leurs voix, les postures et les mouvements de leurs corps, au point que nous finissons également par éprouver leurs émotions. Les affects inclinent ainsi à se transmettre, automatiquement, d’individus en individus. En ce sens, la contagion émotionnelle semble constituer le versant mécanique et primaire d’une
composante essentielle de l’esprit humain : l’empathie 25.
Du point de vue de la rhétorique, cette découverte entraîne une conséquence pratique fondamentale : les discours émotionnés tendent à être également émotionnants. Lorsque nous sommes émus, et le laissons paraître, les personnes autour de nous ressentent et, peu à peu, partagent notre émoi. En tant qu’oratrices ou orateurs, la manière la plus simple de susciter des affects dans notre auditoire, c’est de montrer ceux que nous ressentons nous-mêmes. Et cela peut passer par deux canaux très différents : les revendiquer, ou les laisser filtrer.
Ouvrons, ici, une brève parenthèse, pour préciser qu’il est impossible de savoir si un discours est réellement émotionné. Sauf à truffer d’électrodes le crâne d’un individu s’exprimant avec allégresse, nous ne saurons jamais s’il est authentiquement joyeux, ou seulement en train de feindre la joie. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que sa déclaration se donne à voir, consciemment ou non, comme emplie d’émotions. Mais au fond, cela ne change rien. Comme nous l’avons déjà dit, la rhétorique s’interroge avant tout sur l’effet des affects. Ce qui nous intéresse, c’est de déterminer ce que les émotions de l’orateur vont produire chez l’auditoire. Que celles-ci soient authentiques ou feintes n’a, au fond, aucune importance. Ce qui compte en revanche, c’est de savoir si elles sont crédibles.
Revendiquer ses émotions
« Je suis heureux. Tu me manques. Cela m’angoisse. Elle m’énerve. Je t’aime. » La manière la plus simple de donner à voir nos affects, lorsque nous parlons, consiste encore à les verbaliser. Explicitement, nous affirmons ressentir une émotion. Si nos auditeurs ou nos interlocuteurs la considèrent comme véridique, il est possible qu’ils commencent à l’éprouver eux-mêmes. Ils se réjouissent, s’attristent ou tremblent pour nous. Voire avec nous. Que cela ait été ou non notre objectif conscient, en revendiquant notre propre affect, nous avons participé à le créer chez ceux qui nous écoutent. À condition, bien sûr, d’avoir été crus ; ce qui n’est pas une mince affaire.
Il ne suffit pas, en effet, d’énoncer un ressenti émotionnel pour que
celui-ci soit crédible. Nous avons évoqué, dans le premier chapitre, les études célèbres du psychologue Albert Mehrabian sur la répartition de la communication entre les canaux verbaux, paraverbaux et non verbaux. Nous avons vu qu’elles sont souvent citées à mauvais escient, jusqu’à laisser croire que nos mots et nos phrases n’auraient en fait aucune importance. Il n’empêche que, dans le cas présent, nous nous trouvons précisément dans le champ d’application de ces travaux. Ils démontrent clairement ce dont chacun de nous peut avoir l’intuition : lorsque nous cherchons à exprimer ce que nous ressentons, ce qui compte, c’est moins ce que nous disons que la manière dont nous le disons. Dès lors qu’il existe une dissonance entre ces deux dimensions, c’est au ton de notre voix, aux expressions de notre visage et aux mouvements de notre corps que se fient
principalement nos interlocuteurs 26.
Prenons garde, ici, à ne pas pécher par exagération. Il ne faudrait pas que ce constat nous dissuade d’exprimer ce que nous ressentons. N’oublions pas que les personnes qui nous entourent ne disposent jamais d’un accès direct à notre intériorité. Que ce soit lors d’un dîner avec notre compagne ou compagnon, ou sur la scène d’une grande conférence, les émotions que nous revendiquons ont de l’importance. À condition de rester en congruence avec celles que nous donnons à voir.
Laisser filtrer ses émotions
Si nous voulons communiquer de la joie aux personnes auxquelles nous nous adressons, il ne suffira donc pas d’affirmer que nous sommes joyeux. Nous allons devoir aussi, et même surtout, avoir l’air enjoués. Une consigne plus facile à énoncer qu’à réaliser.
Lorsque nous ressentons une émotion, nous pouvons, bien sûr, tenter de la dissimuler. Nous pouvons aussi choisir de la laisser s’exprimer ou, ce qui revient au même, nous laisser déborder par elle. C’est alors l’intégralité de notre communication qui en est impactée. Notre corps réagit, en tension ou en relaxation, contraction ou extension. Des traits singuliers se dessinent sur notre visage. Notre voix vibre d’une résonance particulière. La forme même de notre expression verbale en est bouleversée. Nos phrases passent à la forme exclamative. Nos propos se chargent d’exagérations et d’emphase. Des termes peu contrôlés, spontanés, voire familiers débordent de notre lexique. Jusqu’à nos phrases même, qui se tordent, s’interrompent, achoppent sur des interjections, repartent, puis se disloquent. L’émotion suinte par tous les pores de notre énonciation. Et tout ceci se produit naturellement, simultanément, sans que nous ayons seulement besoin d’y songer.