Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 16 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - De l'éloquence ?

 

Le début du e XXI siècle a été marqué par un retour en grâce de l’éloquence. Longtemps, elle fut cantonnée au monde des avocats, pratiquée dans les tribunaux et travaillée par de jeunes étudiants en droit. Depuis, documentaires, films et émissions de télévision l’ont révélée au grand public. Il n’y a désormais plus une université qui ne dispose de son club de débat. Les lycées, les collèges et même les écoles primaires investissent progressivement l’oralité. Quant à l’univers professionnel, des formations à la prise de parole en public aux concours de pitch, il a lui aussi développé sa propre vision de l’art oratoire. Mais si éloquence et rhétorique possèdent des points de convergence, elles ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités.

L’éloquence, c’est l’art de bien parler. De séduire son auditoire. De flatter ses oreilles par un vocabulaire singulier, des phrases ciselées, une prononciation inspirée. C’est l’art de s’exprimer avec style, grâce et virtuosité. Ainsi définie, il apparaît immédiatement que l’éloquence est une condition de la rhétorique. Lorsque nous prononçons un discours, capter l’attention est un préalable à toute possibilité de conviction. Nous pourrions bien disposer des arguments les plus ensorceleurs : si nous parlons sans être écoutés, jamais nous n’atteindrons nos auditeurs.

Pour autant, éloquence et rhétorique ne se résument pas l’une à l’autre. Il est possible de témoigner d’une grande éloquence sans s’inscrire, pour autant, dans une démarche de conviction. Que l’on songe, par exemple, aux comédiens, conteurs ou poètes. Leurs paroles sont une mélopée avec laquelle ils charment l’auditoire. Quelle plus époustouflante oralité que celle déployée dans une salle de spectacle, où les heures s’écoulent sans que les spectateurs les voient défiler ? Cette éloquence n’est pourtant pas, ou du moins pas nécessairement, mise au service d’un projet rhétorique. Mais plutôt d’une visée artistique dont l’objectif n’est pas de convaincre, mais d’émouvoir, étonner, dépayser, faire rire ou pleurer.

À l’inverse, pratiquer la rhétorique ne suppose pas nécessairement d’être éloquent, dans la mesure où elle peut emprunter d’autres voies que la seule oralité. Pensons, par exemple, à la lettre que François Mitterrand adresse à tous les Français en 1988, pour les exhorter à le réélire président de la République. Il s’agit bien d’une entreprise de conviction, mais elle passe par le médium de l’écrit, et ne mobilise donc aucune compétence oratoire. Il en va de même pour la lettre de motivation que nous rédigeons lorsque nous recherchons un emploi. Ou pour les messages que nous échangeons sur un site de rencontre. Ils participent d’un projet pleinement rhétorique : tenter de convaincre, par écrit, que nous sommes l’élu.

On peut donc être virtuose de sa parole sans pour autant chercher à convaincre, tout comme il est possible de convaincre sans recourir à l’oralité. Rhétorique et éloquence se recouvrent partiellement, sans se confondre pour autant.

 

À ce stade, il est probablement bon d’ouvrir une courte parenthèse, afin d’évoquer un mythe tenace : celui des « 7 % ». Comme de nombreux experts en prise de parole se plaisent encore à le rappeler, 55 % de notre communication passerait par notre posture, nos gestes et nos expressions faciales, et 38 % par les inflexions de notre voix. Seulement 7 % du message seraient, en réalité, transmis par les mots. Lorsque nous cherchons à convaincre, notre propos aurait infiniment moins d’importance que notre manière de le déclamer et, surtout, notre talent à l’incarner. Dès lors, à quoi bon s’intéresser à la rhétorique ? Une formation en éloquence, où l’on apprend à se tenir droit et parler fort, serait amplement suffisante !

Hélas, ceux qui citent ces chiffres oublient généralement de préciser leur origine. Ils remontent à deux études publiées en 1967 par le psychologue Albert Mehrabian et son équipe. Or, elles sont, le plus souvent,

citées de guingois 10. Ce qui intéressait réellement ces chercheurs, ce sont ce qu’ils appellent les « messages silencieux », c’est-à-dire la manière dont les individus parviennent à faire comprendre leurs émotions et leurs sentiments. Ils ont, pour cela, étudié des messages verbaux très courts, formulés en un seul mot : « chéri, amour, brute, peut-être, non… » La conclusion qu’ils tirent est la suivante. Lorsque le sens des mots entrait en contradiction avec la manière dont ils étaient prononcés, ou avec le visage de celui qui les prononçait, les auditeurs ont eu tendance à privilégier l’information véhiculée par le ton de la voix ou les expressions du visage plutôt que par le mot lui-même. En cela, les résultats n’ont rien de particulièrement contre-intuitif. Imaginons la scène suivante. Lors d’un

tournoi de bridge 11 12 – ou de League of Legends –, notre partenaire commet une erreur désastreuse, qui nous coûte la partie et nous éjecte de la compétition. Il vient alors nous voir et, penaud, nous demande : « Est-ce que tu m’en veux ? » Le regard noir, la voix vibrante, nous lui répondons : « Je ne t’en veux pas du tout. » Il s’éloigne, courbé sous le poids de la culpabilité. Ce que lui a compris, c’est bien sûr : « Je t’en veux terriblement ! »

Voilà, au fond, ce qu’ont réellement montré Mehrabian et son équipe. Du reste eux-mêmes mettaient en garde sur les potentielles généralisations de leurs recherches. Elles ne s’appliquent qu’à des messages simples, dans lesquels des émotions ou des sentiments sont exprimés de manière discordante. En aucun cas à des argumentations articulées, ayant pour objectif de convaincre. Cela ne signifie pas que, en rhétorique, la voix et le corps n’aient aucune importance. De toute évidence, ils comptent : nous aurons d’ailleurs l’occasion d’y revenir. Mais certainement pas pour 93 % du message. Généraliser les proportions d’Albert Mehrabian à toute communication orale tient du contresens, au mieux. Et de l’escroquerie, au pire. Fin de la parenthèse.