Le pouvoir rhétorique
V - Le choix des sons
« De la musique avant toute chose 14. » D’un vers, Paul Verlaine nous révèle le grand secret de sa poésie. Si les mots parlent à l’esprit, leur mélodie, elle, touche l’âme. Quand le poète se tait, on peut n’avoir pas retenu, ou compris, le sens de son œuvre. On n’oubliera jamais, en revanche, l’émotion ressentie devant la valse des sons. La poésie, pour Verlaine, c’est de la musique. Il en va de même pour la rhétorique. Avec une différence de taille, néanmoins : le beau n’y est pas une fin. Mais un moyen.
1 - TRAVAILLER LES ASSONANCES
Assonances, allitérations, paronomases. Les élèves connaissent bien ces figures de style, dont ils apprennent les contours religieusement, et qu’ils brandissent ensuite fièrement à chaque détour de leurs commentaires de texte. Sacrifions donc, nous aussi, à la grande tradition de la définition. Ces trois figures désignent la répétition de sons identiques dans une suite de mots rapprochés. Dans le cas de l’assonance, la répétition porte sur des
voyelles : « Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire 15. » Dans le cas de l’allitération, elle porte sur des consonnes : « Qui sont ces serpents qui
sifflent sur vos têtes 16 ? » Dans le cas de la paronomase, elle porte sur des mots entiers, dont la prononciation est proche : « Et l’on peut me réduire à
vivre sans bonheur, mais non pas me résoudre à vivre sans honneur 17. » Il existe, toutefois, une différence de taille entre la stylistique et la rhétorique. La première s’intéresse au style pour ce qu’il est. La seconde, pour ce qu’il fait. Or, du point de vue de la recherche de la conviction, ces trois figures tendent justement à produire des effets similaires. Par souci de simplification, nous parlerons donc d’« assonances » pour désigner l’ensemble du travail sur les sonorités – en y incluant, aussi, les allitérations et les paronomases.
Plusieurs études de psycholinguistique se sont intéressées à l’impact des assonances sur les auditeurs. Leurs résultats sont clairs. Un énoncé dont les sonorités ont été harmonieusement accordées tendra à être plus facilement accepté par les individus auxquels il s’adresse. Utiliser des assonances nous rend plus convaincants : c’est ce que l’on appelle l’effet rhyme as reason, la
rime comme argument 18. Si les assonances sont à ce point efficaces, cela tient, semble-t-il, à l’implicite qu’elles charrient. La cohésion des sons suffit à suggérer la cohérence du sens. Parce que la phrase résonne avec justesse, nous nous disons que son raisonnement doit être juste. Parce qu’elle est
élégante, elle nous semble évidente 19.
Empruntons un exemple au rap français : « Regarde ce que deviennent nos petits frères. D’abord c’est l’échec scolaire, l’exclusion donc la colère,
la violence et les civières, la prison et le cimetière 20. » Dans ce vers de Kery James, ce sont les cinq assonances qui instillent l’idée d’une pente irrémédiablement glissante. Sans ce parallélisme, nous perdrions le sentiment d’un constat inéluctable, sur lequel tout le propos repose. Autre
exemple, trouvé cette fois chez Stendhal : « Qui s’excuse s’accuse 21. » Si l’auteur avait écrit : « Qui s’excuse paraît coupable », l’impression d’évidence aurait été dissoute dans la banalité. C’est l’assonance qui confère à cette sentence son efficacité. Attention, toutefois, à manier ce procédé avec modération. En multipliant à l’excès les jeux sur les sonorités, nous risquerions de sombrer dans le ridicule. Comme toute figure de style, celle-ci n’est jamais aussi efficace qu’en restant discrète. En matière d’assonances, l’évanescence vaut mieux que la grandiloquence – une phrase qui, d’ailleurs, constitue un parfait contre-exemple.
La rhétorique n’est pas la sphère éthérée des purs arguments. Elle est toujours incarnée en des mots, et matérialisée par des sonorités. En tant qu’oratrices ou orateurs, souvenons-nous de ceci : gagner l’esprit est un travail d’orfèvrerie. Pour emporter la conviction, structurer soigneusement notre argumentation ne suffit pas. Encore nous reste-t-il à sculpter nos phrases afin d’en dégager un rythme, une harmonie, une mélodie. À ciseler finement notre prose. Telle est la marque d’une rhétorique virtuose. « De la musique, avant toute chose. »