Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 21 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

1 - Les acteurs

 

Avant de catégoriser les différentes dynamiques rhétoriques, il est important de bien comprendre les types d’acteurs qu’elles mettent en interaction. Cela sera, par ailleurs, l’occasion de définir avec précision des termes que nous retrouverons constamment, et dont le sens peut se révéler déroutant.

 

Auditeurs et spectateurs

 

Nous l’avons déjà mentionné : dans le Traité de l’argumentation, Chaïm Perelman définit l’auditoire comme « l’ensemble de ceux sur lesquels l’orateur veut influer par son argumentation ». Le concept d’auditeurs désigne donc, tout simplement, les individus que nous cherchons à convaincre, à l’oral comme à l’écrit.

Prenons un exemple simple. Lors d’un procès au tribunal, les auditeurs sont les personnes qui décident de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusé : en l’occurrence, les jurés ou les magistrats. Ce sont eux que les avocats cherchent à convaincre. Autre exemple, moins intuitif : lorsqu’un homme politique publie un livre en pleine campagne électorale, ses auditeurs sont en réalité… ses lecteurs !

Des individus peuvent également assister à une entreprise de conviction sans en être l’objet. Ils se contentent d’être témoins des échanges. En termes rhétoriques, on dira alors d’eux qu’ils sont spectateurs. Lors d’un procès, c’est le cas des personnes qui viennent observer depuis les bancs de la salle et n’ont aucune influence sur l’issue du jugement. Les avocats ne se préoccupent nullement de savoir s’ils sont convaincus ou non.

 

Orateurs et interlocuteurs

 

Nous avons choisi de définir le concept d’orateurs en symétrie de celui d’auditeurs, comme « l’ensemble de ceux qui cherchent à influer par leur argumentation ». Les orateurs, ce sont les individus qui cherchent à convaincre, à l’oral comme à l’écrit là aussi.

Reprenons notre exemple précédent : dans un tribunal, sont orateurs tous ceux qui prennent la parole pour emporter la conviction. Les avocats bien sûr, en premier lieu, mais également les accusés, les victimes et même, parfois, les témoins. Dès lors qu’ils ne se contentent pas de livrer un témoignage, mais s’expriment au contraire dans l’intention de convaincre, ils se trouvent en position d’orateurs. De manière moins intuitive, quand un jeune diplômé rédige une lettre de motivation à l’adresse d’un employeur, on dira également de lui qu’il est, à ce moment-là, un orateur.

Lorsque deux orateurs interagissent, ils deviennent des interlocuteurs. Deux avocats qui se répondent dans leurs plaidoiries, deux polémistes qui s’affrontent lors d’un débat télévisé, deux amis qui se chamaillent sur le choix d’un restaurant : tous sont interlocuteurs. De manière moins intuitive, un orateur peut parfaitement s’exprimer seul, tout en ayant des interlocuteurs. Quand les candidats d’une élection prennent la parole en meeting, ils sont seuls sur scène. Mais ils en profitent généralement pour répondre aux attaques de leurs adversaires, tout en ne se privant pas de lancer, à leur tour, quelques saillies bien senties. Bien que ces interactions se déroulent en des lieux et des moments différents, elles font tout de même d’eux, en termes rhétoriques, des interlocuteurs.

L’affectation des rôles rhétoriques

 

L’intérêt de ces définitions, pour l’analyse rhétorique d’une situation de conviction, consiste en leur caractère dynamique. Les rôles joués par les différents individus ne sont jamais fixés à l’avance. Ils dépendent entièrement du contexte et des interactions. Prenons un exemple.

 

É o TUDE DE CAS N 1 : Assemblée nationale. 2 heures du matin. Voilà des heures que les députés débattent d’un texte budgétaire particulièrement complexe. L’un d’eux se lève pour présenter son amendement. Il le défend avec la fougue que lui inspirent la passion et la fatigue. Depuis le cœur de l’hémicycle, le ministre répond à la proposition : il y est opposé. Le président de l’Assemblée demande le passage au vote. Les députés doivent arbitrer entre les arguments avancés par leur collègue et par le ministre. Ce dernier l’emporte : l’amendement est rejeté.

 

DÉCRYPTAGE : Dans cette séquence, le défenseur de l’amendement et le ministre sont à la fois orateurs et interlocuteurs. Ils ont pour auditeurs les autres députés présents dans l’hémicycle : ce sont eux qui ont le pouvoir d’accepter ou de rejeter la proposition, et qu’il s’agit donc de convaincre. Les quelques téléspectateurs insomniaques qui assistent à cet échange depuis leur canapé ne sont que spectateurs : les discours prononcés ne leur sont aucunement destinés.

 

É o TUDE DE CAS N 2 : Assemblée nationale. 15 heures de l’après-midi. La séance de questions au gouvernement commence. Venus en nombre, les journalistes espèrent une séquence forte, qu’ils pourront rediffuser dans le journal du soir. La parole est donnée à un député de l’opposition. Durant trois minutes, il interpelle le gouvernement, tonne, vilipende, vitupère contre la gestion calamiteuse du pays. Chacune de ses saillies est ponctuée par des applaudissements de ses alliés, et des huées de ses adversaires. Dans le vacarme qui se prolonge, un ministre se lève. D’une voix calme et sèche, il énumère les mesures déjà prises par son gouvernement, rappelle la bonne santé des indicateurs économiques et condamne la question caricaturale du député. Quand il se rassied, l’assemblée résonne encore des cris scandalisés de l’opposition, et des acclamations victorieuses de la majorité.