Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 119 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

5 - Composer avec les ethos collectifs

D’abord, la personne que nous sommes, avec ses ressources et ses limites. Si nous n’en tenons pas compte, nous risquons de ne pas être crédibles. Ensuite, la personne que nous voudrions être, l’ethos qu’il nous plairait de renvoyer. Si nous la négligeons, nous risquons de ne pas être heureux. Mais également, la personne que nous sommes réputés être, l’ethos préalable dont nous sommes affublés. Si nous en faisons fi, nous risquons de ne pas être crus. Enfin, la personne que nous avons besoin d’être, dans les circonstances présentes. Si nous la perdons de vue, nous risquons de ne pas être convaincants.

L’art de paraître séduisant relève ainsi de la recherche permanente du compromis. C’est à la confluence de ces quatre déclinaisons de nous-même que se situe l’ethos discursif idéal. Celui qui nous permettra de convaincre, sans avoir à nous renier.

 

5 - COMPOSER AVEC LES ETHOS COLLECTIFS

 

Jusqu’à présent, nous avons surtout envisagé l’ethos d’un point de vue strictement individuel, comme l’image que nous renvoyons de nous-même à travers notre discours. Cela ne suffit pas, toutefois. Tout en étant des individus, par nature uniques et singuliers, nous ne pouvons pas échapper au fait d’être perçus, également, comme appartenant à des groupes préconstitués. Notre genre, notre nationalité, notre religion, notre profession, notre couleur de peau, notre sexualité, notre scolarité… Que nous le voulions ou non, que nous l’acceptions volontiers ou que nous y soyons assignés : chacun de ces traits sera susceptible de nous inscrire au sein d’un ethos collectif, qui constituera une ressource ou un obstacle

lorsque nous devrons emporter la conviction 39. D’un point de vue rhétorique, ce sont là des données avec lesquelles nous allons devoir apprendre à composer. Parfois, l’appartenance à certains groupes se révélera être un atout pour renforcer notre crédibilité : avoir, par exemple, étudié dans une prestigieuse université. Nous n’hésiterons pas, subtilement, à nous en revendiquer. Il arrivera également, hélas, que nous soyons confrontés à des individus pétris d’idées reçues. Être une femme, aimer quelqu’un du même sexe, présenter une peau foncée, pourra nous valoir d’être, a priori, perçue comme une personne peu compétente, insincère ou repoussante. Et au-delà. Venir d’un quartier ou d’une école ayant mauvaise réputation. Exercer un métier ou travailler dans une entreprise tenus en piètre considération. Adopter tel style vestimentaire ou militer pour telle association… Il n’y a aucune frontière aux préjugés. Aux yeux de ces interlocuteurs, nous serons irrémédiablement associés à une identité globalement dévalorisée. Il s’agit, bien évidemment, d’une situation aussi odieuse que difficile. Tout ce que nous pourrons faire, d’un point de vue strictement rhétorique, ce sera redoubler d’efforts et de brio pour tenter de nous arracher à cet ethos collectif stéréotypé. Trancher radicalement avec le cliché. Et, à la seule force de notre discours, faire triompher notre position malgré l’adversité. Libre à nous ensuite de prendre part au débat public pour, progressivement, contribuer à faire évoluer les mentalités.

Mais les caractéristiques sociologiques ne sont pas les seules susceptibles de nous inscrire au sein d’un ethos collectif. Il en va de même pour nos croyances et nos opinions. De prime abord, nous pourrions être surpris d’en trouver mention au sein d’un chapitre consacré à l’ethos. Ne relèvent-elles pas plutôt de l’argumentation elle-même, du logos  ? En partie, oui. Mais pas uniquement. Il existe des débats qui, à une époque donnée, prennent une telle ampleur qu’ils en deviennent clivants. Ils divisent la population en deux camps, séparés par des valeurs, voire, une vision du monde. Prenons position sur ce sujet, et nous serons perçus comme membres d’un groupe bien particulier : celui des individus qui pensent comme nous. « Lui ? Il est contre le mariage homosexuel, c’est un homophobe. Elle ? Elle est pour la décroissance, c’est une gauchiste. Eux ? Ils sont contre les vaccins, ce sont des complotistes. » Nous avons glissé de l’opinion à l’étiquette. Nos interlocuteurs se font soudain adversaires. Nous risquons de perdre toute chance de les convaincre, sur ce sujet comme sur tous les autres. Nos convictions débordent le logos, pour nous inscrire au sein d’un ethos collectif. Ceux qui s’y retrouvent tendront à envisager avec bienveillance le reste de nos positions. Ceux qui le conspuent ne prêteront probablement plus la moindre attention à nos opinions. À la différence des caractéristiques sociologiques, cependant, les étiquettes liées au système de valeurs prennent racine dans l’argumentation elle-même. Elles se construisent par le discours. Cela signifie que, en tant qu’oratrices ou orateurs, nous disposons d’une certaine marge de manœuvre. Liée, en grande partie, à notre éthique…

 

ÉTUDE DE CAS : Voilà trois mois que je cherche à louer un logement sur Paris. En vain : quand les appartements ne sont pas microscopiques ou insalubres, c’est mon dossier qui n’est pas retenu. Mais, enfin, la chance tourne ! Je suis en train de visiter un lieu spacieux, confortable et abordable. Cerise sur le gâteau, la propriétaire ne semble pas rebutée par ma profession de violoniste. Bien au contraire, même : « Ici c’est bien insonorisé de toute façon ! Et puis, vous au moins, vous jouez de la musique classique. Pas comme tous ces Arabes, qui écoutent du rap et se comportent comme des sauvages… » Mon sang se glace. En une fraction de seconde, j’envisage toutes les options. Je pourrais, bien sûr, lui révéler le fond de ma pensée : « Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous faites une généralisation dégradante fondée sur l’appartenance supposée à un groupe ethnique. C’est la définition même du racisme.  » Mais je sais, alors, ce qui se passerait : elle me considérerait comme un ingénu bien-pensant, voire comme un traître à mon sang, et me montrerait la porte, sans ménagement. Je pourrais aussi éluder : « Mmm… C’est vrai que c’est ma grande passion, la musique classique. Et donc, vous disiez, il y a le chauffage central ? » Si la propriétaire ne me relance pas, aucune opposition irréductible n’aura été exprimée, et je pourrais continuer de rêver à ces trente-six mètres carrés. Enfin, il me reste la dernière option : « Ah, mais ça, vous avez parfaitement raison ! On a l’impression de ne plus être vraiment chez nous, pas vrai ? » Si j’arrive à retenir ma nausée, je peux d’ores et déjà partir en quête d’un canapé pour meubler mon nouveau salon…

 

Décryptage : Lorsque nous sentons que notre interlocuteur tient une de nos opinions en horreur, trois options s’offrent à nous. La première consiste, par loyauté envers nos convictions, à assumer haut et fort le désaccord. Le prix à payer risque d’être élevé : faire basculer l’interaction dans la conflictualité, et perdre toute chance de trouver un terrain d’entente. La deuxième option nous engage sur la voie de la négociation avec nous-même : essayer d’esquiver la question, pour ne pas nous aliéner toute possibilité d’emporter l’adhésion. La troisième option, enfin, revient à trahir tout ce que nous pensons, et accepter de nous renier, par pur intérêt. Encore nous faudra-t-il, ensuite, parvenir à nous regarder dans un miroir. Le pire n’étant jamais certain, soulignons que la situation inverse est également susceptible de se présenter. Alors que nous cherchons à convaincre un interlocuteur, nous comprenons que nous avons, par ailleurs, des convictions à la fois fortes et alignées. Libre à nous, alors, de les laisser opportunément filtrer. Liés par un ethos collectif partagé, nous créerons une connivence, et gagnerons sa confiance.

 

Concluons par une remarque plus générale. Pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer, les étiquettes, en rhétorique, sont souvent délétères. Qu’elles soient liées à des caractéristiques sociologiques, à des clivages profonds ou à de simples divergences d’opinions, elles tendent à éloigner de nous ceux chez qui elles évoquent de l’aversion. Dans la mesure du possible, mieux vaut donc ne pas en être nous-même à l’origine. Pour cela, il existe une astuce rhétorique aussi puissante qu’élémentaire : se détourner du verbe « être ». Il est une véritable machine à amalgamer les goûts, les comportements et les idées au sein de notre identité : « Je suis de gauche, je suis un geek, je suis fumeur, je suis supporteur du PSG… » Tâchons de nous décrire davantage par ce que nous faisons et pensons, plutôt que par ce que nous croyons être. Ne disons pas « je suis végétarien », mais « je ne mange ni viande ni poisson ». N’affirmons pas « je suis libéral », mais « je crois en une économie de marché peu régulée ». Ainsi, nous éviterons de nous attirer, instantanément, l’animosité d’une partie de nos auditeurs. Nous nous contenterons de soulever leur désaccord. La différence est de taille. Lorsque le choix nous est offert, il est plus facile d’avoir à convaincre des contradicteurs qu’à convertir des adversaires. À moins, bien sûr, que nous ayons de bonnes raisons éthiques, politiques, psychologiques ou stratégiques de faire de cette dénomination une identité revendiquée. Auquel cas, nous cliverons, certes. Mais cela aura été réfléchi et assumé.