Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 103 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

5 - Chercher la justesse

DÉCRYPTAGE : En qualifiant la finance de « monstre dévorant », nous déployons bien sûr une métaphore, assez convenue au demeurant. Mais en la présentant comme un personnage animé, doté de volonté et d’intention, notre figure devient une authentique personnification. Nous ne nous contentons pas de produire de la peur et de la colère : nous pointons un responsable vers lequel ces émotions sont dirigées. Et s’en voient, en retour, décuplées. Bien sûr, le procédé demeure largement superficiel, sinon même totalement artificiel. Selon les termes des sciences sociales, nous venons de commettre une authentique erreur de raisonnement, portant le nom de réification. Il s’agit d’une simplification abusive, consistant à traiter un ensemble complexe de processus entremêlés comme une entité autonome, doué de conscience. « La finance », conçue comme un être pensant et agissant, n’existe pas. Si nous voulions être rigoureux, nous devrions pointer du doigt le manque de régulation des échanges fiscaux et commerciaux, qui autorise les acteurs économiques à poursuivre sans entrave des stratégies par définition individualistes, le tout aboutissant à des effets délétères pour l’environnement. À ceci près qu’il est plus facile de susciter des émotions à l’égard d’une insatiable abomination… que d’un défaut de régulation !

 

Les métaphorisations, qu’elles prennent la forme d’analogies ou de personnifications, permettent ainsi tout à la fois d’accroître le sentiment de matérialité et de proximité, d’évoquer une similarité avec des événements surchargés d’affects, et d’introduire de l’agentivité. Adroitement utilisées, elles sont un outil de choix pour sculpter, révéler, et parfois même façonner le potentiel émotionnel de la situation dont nous parlons.