Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 92 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

2 - Émouvoir pour saturer la conscience

Ces travaux doivent, certes, être pris avec prudence. Il s’agit encore d’une recherche en cours. Certaines études suggèrent qu’il pourrait être nécessaire d’introduire davantage de finesse dans l’analyse, pour distinguer les effets produits par les différents types d’émotions. Il est possible, par exemple, que l’anxiété tende à accroître, plutôt que brider, notre recours aux

facultés critiques 16. Nous commençons, malgré tout, à disposer d’un faisceau d’indices tendant à confirmer cette intuition ancienne : lorsque nous nous laissons émouvoir par une argumentation, il devient plus difficile de nous en défendre. C’est la porte ouverte à toutes les déloyautés.

 

2 - ÉMOUVOIR POUR SATURER LA CONSCIENCE

 

Pour reprendre les termes de la rhétorique, les émotions peuvent donc produire une saturation de conscience chez les auditeurs et, ce faisant, contrarier leurs facultés critiques. Mais nous avons vu qu’elles permettent également de susciter une prise de conscience, lorsque nous sommes confrontés au défi de faire comprendre une situation trop étrangère. Comment distinguer alors entre ces deux utilisations du pathos dans le discours, l’une respectueuse et salutaire, l’autre trompeuse et délétère ? Où se situe la frontière ? Nous proposons ici de tracer deux lignes, au-delà desquelles la mobilisation des émotions peut effectivement relever de la manipulation. Lorsqu’elles sont provoquées par des informations biaisées ou erronées, d’une part. Lorsqu’elles sont d’une trop grande intensité, d’autre part.

 

Manipuler à l’aide de faits mensongers

 

La première et la plus évidente situation dans laquelle l’utilisation du pathos peut être contestable, c’est lorsqu’elle se fonde sur des faits biaisés ou erronés. Les éléments sur lesquels nous nous appuyons pour provoquer des émotions ne sont pas conformes à la réalité objective et vérifiable. Bien sûr, mettre en avant des affirmations contrefactuelles constitue, en soi, une pratique éthiquement problématique. Mais elle le devient encore davantage dès lors que ces affirmations sont utilisées afin de soulever des affects, puisque ceux-ci ont précisément pour conséquence de troubler le discernement entre le vrai et le faux. Non seulement nous mentons mais, de surcroît, nous perturbons la capacité des auditeurs à repérer le mensonge.

Prenons un exemple historique. Le 2 août 1990, l’Irak envahit le Koweit. C’est le début de la première guerre du Golfe. Très vite, les États-Unis manifestent leur désir d’intervenir. Officiellement, l’objectif est de venir au secours des Koweitiens. Officieusement, voilà plusieurs mois déjà que l’Amérique regarde d’un mauvais œil ce dictateur, Saddam Hussein, qui est en voie de constituer une superpuissance militaire au Moyen Orient tout en contrôlant de très importantes réserves de pétrole. Toutefois, pour passer à l’offensive, le président George Bush senior a besoin du soutien de l’opinion publique internationale. Le 10 octobre 1990, un témoignage tombe à point nommé : celui de la jeune Nayirah, quinze ans, volontaire à l’hôpital koweïtien al-Addan. Devant la commission des droits de l’homme du Congrès américain, les larmes aux yeux, elle raconte avoir été témoin d’une scène atroce. Des soldats irakiens, entrés de force dans la maternité, ont emporté avec eux les couveuses des prématurés, laissant les bébés agoniser sur le sol. Le récit, largement repris par les médias, glace le sang du monde entier. Dans les semaines qui suivent, le Président américain le mentionne dans ses discours à dix reprises au moins. La cruauté de la soldatesque irakienne et la barbarie de Saddam Hussein ne font désormais plus de doute. Quelques semaines plus tard, le 29 novembre, le Conseil de sécurité de l’ONU autorise le recours à la force contre l’Irak : les États-Unis ont obtenu gain de cause. Or, coup de théâtre ! L’année suivante, le journaliste John MacArthur révèle, dans le New York Times, que le témoignage de Nayirah est en tout point mensonger. Elle est en réalité la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington. Son récit a été préparé par une agence de communication, à la demande du gouvernement koweitien. Des enquêtes ultérieures prouveront que ses allégations étaient, à tout le moins, largement exagérées. Sinon totalement fausses.

À ce jour, le fait de savoir si George Bush était au courant du caractère frauduleux de ce témoignage, et l’a donc relayé sciemment, est encore débattu. En revanche, il est établi qu’il s’agissait bien d’une opération de propagande internationale orchestrée par le Koweit. Par l’impact qu’elle a eu sur les opinions publiques, cette campagne a contribué très largement à faire accepter l’idée d’une intervention armée en Irak. La description d’un déferlement de violence gratuite infligée à des nourrissons ne pouvait que produire une image mentale insupportable. Confrontés à de telles émotions, nous nous trouvions dans l’incapacité de recourir à notre pensée analytique. Or, ces affects étaient fondés sur une réalité biaisée. Ici, le recours au mensonge suffit pour s’interroger sur la dimension éthique de la rhétorique utilisée. Mais c’est la recherche intentionnelle d’une saturation émotionnelle qui, au-delà, justifie de parler d’une stratégie de manipulation à grande échelle.

 

Manipuler à l’aide d’émotions trop intenses

 

La seconde situation dans laquelle l’utilisation du pathos peut être contestable, c’est lorsqu’elle est d’une trop grande intensité. Nous l’avons vu : quand les auditeurs se trouvent saturés d’émotions, ils risquent de ne plus pouvoir mettre à distance, analyser et critiquer les argumentations. Les voilà, en partie au moins, privés d’une de leurs libertés les plus fondamentales : celle de ne pas être d’accord.

En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous devons donc être particulièrement vigilants. Les affects que nous ressentons sont, certes, une porte ouverte sur la compréhension de réalités que nous pourrions difficilement appréhender autrement. Il serait donc absurde de chercher à nous en couper. Mais il faut également rester attentif à ce point de bascule, au-delà duquel nous sommes tellement bouleversés que nous ne parvenons plus à raisonner correctement. Et garder à l’esprit cette règle essentielle : ce n’est pas parce que nous avons ressenti des émotions que nous devons nécessairement concéder notre conviction.

En tant qu’oratrices ou orateurs, en revanche, ce constat nous confronte à un double dilemme éthique. Tout d’abord, comment déterminer si nous sommes en train de dépasser la limite au-delà de laquelle le libre arbitre des auditeurs est menacé ? À partir de quel moment les émotions que nous suscitons deviennent-elles trop intenses ? Hélas, on ne le sait jamais. Faute de disposer d’une sorte d’émotionomètre, que nous pourrions brancher directement sur le cerveau des personnes auxquelles nous nous adressons, nous sommes condamnés à évoluer dans le brouillard. Il est probable, d’ailleurs, que les affects soient ressentis avec une intensité différente par chaque individu. Un même message pourra être reçu par les uns avec un sourire de satisfaction ou un pincement d’anxiété, et par les autres avec une explosion de joie ou un hoquet de terreur. Dès lors, comment être sûrs que nous soyons toujours en train de rechercher la conviction, et non de nous livrer à de la manipulation ? La réponse est simple : on ne le peut pas. En cette matière, la frontière qui sépare l’une de l’autre ressemble moins à une belle ligne rouge qu’à une inconfortable bande grise.

Et quand bien même nous aurions pleinement conscience de soumettre nos auditeurs à des émotions trop intenses, au point de les saturer : il nous reste alors le second dilemme. Sommes-nous prêts à nous en priver, fut-ce au prix de notre efficacité ? Acceptons-nous le risque d’échouer ? Notre éthique personnelle pèse-t-elle davantage, dans la balance, que la cause dont nous assurons la défense ? Imaginons que nous soyons porte-parole d’une association humanitaire, dont la mission consiste à venir au secours de populations victimes de famine. Hésiterions-nous vraiment à mobiliser la tristesse, la honte ou la culpabilité, tout en sachant qu’elles pourraient nous permettre de lever des fonds qui sauveront des vies ? Ne devrions-nous pas, au contraire, être prêts à tout pour amener l’opinion publique à se confronter au drame ? Ne devient-il pas éthique de chercher à manipuler, si cela permet d’aider des individus en danger ? Mais alors, là aussi : où situer la limite ? À partir de quels enjeux les procédés les plus contestables deviennent-ils soudains acceptables ?