Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 38 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

IV - Manier les faits

Cette règle générale souffre toutefois d’une exception de taille : les situations dans lesquelles les oratrices et orateurs ne disposent, en tout et pour tout, que d’un seul tour de parole. L’exemple typique de ce type d’interactions, ce sont les procès. Avant que les membres du jury ne se retirent pour délibérer, les avocats s’affrontent une dernière fois par plaidoiries interposées. Il s’agit bien, en termes rhétoriques, d’un débat compétitif : deux orateurs tentent de se vaincre pour convaincre les auditeurs qui les écoutent. Or, dans une telle configuration, nous courons un grave danger si c’est nous qui parlons en premier. Nous savons, par avance, que nous n’aurons jamais l’opportunité de répondre aux arguments et aux objections qui nous seront opposés. Pour y faire face, nous n’avons d’autre choix que de nous résoudre à déployer un système de prolepses. C’est ainsi que l’on retrouve classiquement, dans les plaidoiries de l’accusation, ce genre de séquences : « Mon confrère vous parlera sans doute des malheurs qui accablent son client. Il vous décrira en détail son enfance volée, son adolescence traumatisée, sa vie bouleversée. Mais n’oubliez pas, n’oubliez jamais : nous sommes nombreux à avoir vécu des drames. À affronter des vies difficiles. Nous ne choisissons pas pour autant de devenir des meurtriers. L’accusé, lui, a fait ce choix. C’est la seule chose qui compte. » Cela ne suffira pas toujours, bien sûr. Mais ce sera mieux que rien.

 

IV - Manier les faits

 

Lorsque nous sélectionnons nos arguments, il nous faut également choisir les faits que nous allons utiliser pour les étayer. La plupart du temps, ce travail relèvera moins d’une logique d’argumentation que de documentation. L’enjeu principal sera de parvenir à trouver des informations assez fortes pour donner du poids à nos arguments, et assez fiables pour ne pas être remises en cause. Pour cela, il nous faudra souvent envisager de puiser à toutes les sources : journalistiques, scientifiques, statistiques, historiques, juridiques, artistiques…

Les difficultés commencent, en revanche, lorsque nous envisageons l’argumentation dans une perspective dynamique. Très souvent, nous l’avons vu, d’autres orateurs se trouvent en face de nous, défendent des positions opposées aux nôtres et n’hésitent pas à entrer dans une logique de contradiction. Les faits deviennent alors un objet de lutte et de confrontation. La plupart du temps, dans ce cas, les raisonnements divergents seront étayés, en réalité, par des faits différents. La question ne sera pas seulement de savoir lesquels sont vrais – ils pourront l’être tous en même temps. Il nous faudra surtout déterminer lesquels nous paraissent les plus pertinents.

 

ÉTUDE DE CAS : Lors d’un dîner de famille, mon oncle décrète que notre pays a un problème d’intégration, et que nous nous porterions mieux si tous les immigrés étaient renvoyés chez eux. La preuve, ajoute-t-il, « les Noirs et les Arabes » sont surreprésentés en prison. Je lui réponds que notre pays a surtout un problème social, et que nous nous porterions mieux si nous donnions plus de moyen pour lutter contre la précarité et l’échec scolaire. La preuve, dis-je : ce sont surtout « les pauvres et les non-diplômés » qui sont surreprésentés en prison.

 

DÉCRYPTAGE : Cette discussion est un cas d’école. Il est parfaitement possible que les faits rapportés par notre interlocuteur et par nous-même soient tous les deux fondés. Il suffit, pour cela, que les quartiers défavorisés soient principalement habités par des personnes issues de l’immigration – ce qui est le cas dans de nombreuses villes. Le débat, dès lors, ne porte plus sur l’exactitude des faits, mais sur l’importance que nous choisissons de leur donner. Pensons-nous que les individus commettent des délits parce qu’ils sont mal intégrés ? Ou, au contraire, parce qu’ils n’ont aucune perspective pour sortir de la pauvreté ? Telle est la source de notre désaccord. Ce qu’elle révèle, c’est probablement une divergence de valeurs et de vision du monde. Hélas, il y a peu de chances que nous la résolvions autour d’un plateau de fromages.