Le pouvoir rhétorique
Conclusion - L'alchimiste et le jardinier
Conclusion
L’alchimiste et le jardinier
Nous y sommes. Nous maîtrisons le verbe et l’argumentation, savons manier l’image et les émotions, déjouer les procédés sophistiques et triompher des débats chaotiques. Nous connaissons la rhétorique. Est-ce le début d’une nouvelle vie ? Possédons-nous la clé qui commande à autrui ? Les portes du pouvoir vont-elles enfin s’ouvrir ? Hélas, non. Il est encore trop tôt pour crier victoire. Car il nous reste une dernière leçon à acquérir. De loin, la plus redoutée. Il va nous falloir apprendre l’humilité.
Depuis le début de ce livre, nous avons traité la conviction comme un moment. Une parenthèse qui s’ouvre, dans laquelle nous entrons avec nos auditeurs, et dont ils ressortent changés. Il y aurait un avant : le règne de la discorde. Et un après : l’empire du consensus. Entre les deux, dans les ténèbres de notre laboratoire, nous mélangerions les mots et les sons jusqu’à en tirer la plus précieuse des potions ; celle qui, une fois offerte et bue en entier, forcerait à concéder : « C’est vous qui avez raison. » Nous serions, au fond, les nouveaux alchimistes, versés dans l’art de changer non plus le plomb en or, mais les « non » en « oui ». Du moins, c’est l’histoire dont nous aimons nous bercer. La réalité, elle, est tout autre.
Car si de telles transformations se produisent, elles se révèlent désespérément rares. Dans le vaste océan des discussions et des discours de tous les jours, les conversions parfaites et brutales ne sont pas la règle, mais l’exception. La plupart du temps, nous ne parviendrons pas à bouleverser les opinions de nos interlocuteurs à la seule force de notre intervention. Du moins, pas tout de suite. Ce miracle-là demande de la constance et de la patience. Plutôt qu’un moment, la conviction est un processus. Lent, répété, jamais totalement achevé. Souvent, la meilleure stratégie sera de faire valoir nos arguments et nos informations. Donner à entrevoir les conclusions à en tirer. Puis, attendre que nos auditeurs franchissent le fossé. Laisser notre proposition s’instiller lentement dans leur esprit, sous le flot de la conscience, jusqu’à ce qu’elle leur apparaisse comme une évidence. Nous n’aurons pas, alors, emporté l’adhésion. Mais créé les conditions pour que les individus se persuadent eux-mêmes, en leur for intérieur. Rhétorique supérieure.
Subsiste, bien sûr, la grande question : que faire si cela ne marche pas ? Si l’infusion ne prend pas ? Ne devrions-nous pas, en ce cas, peser de tout notre poids, jusqu’à ce que l’interlocuteur cède sous la constriction de notre argumentation ? Nous pourrions essayer. Mais n’oublions pas cette règle élémentaire : plus nous faisons pression, plus nous suscitons de résistance. À vouloir forcer la conviction, éprouver jusqu’à la rupture les facultés critiques de nos auditeurs, ils risquent de rejeter purement et simplement notre communication. Nous espérions leur adhésion, nous ne recueillerons que leur irritation. Et quand bien même cela fonctionnerait. Admettons que, de guerre lasse, ils finissent par concéder. Cela ne sera jamais qu’une victoire à la Pyrrhus. Nos interlocuteurs nous pardonnerons difficilement de les avoir tant malmenés. À l’avenir, nous risquons de devoir compter sur leur animosité. Nous aurons triomphé sur le fond, mais au prix de la relation. Était-ce, réellement, ce que nous voulions ?
La voilà donc, cette leçon d’humilité. Nous nous rêvions en alchimistes des arguments : nous devrions être, plutôt, d’honnêtes jardiniers. La plupart du temps, tout ce que nous ferons, ce sera planter une graine dans l’esprit de nos interlocuteurs, et espérer ensuite qu’il pleuve suffisamment pour qu’elle s’épanouisse. Peut-être n’en recueillerons-nous jamais les fruits. La terre n’offre pas de garantie. Mais nous pouvons avoir une certitude : si nous empoignons un arrosoir, et déversons des litres de discours sur notre fragile petite idée, elle finira noyée. Nous ne la verrons jamais pousser.
Une dernière remarque, enfin, au terme de ce chemin, pour revenir d’où nous étions partis : la définition de la rhétorique. Elle est, évidemment, une technique. Nous pouvons l’apprendre et la travailler : tel était précisément la visée de ce livre. Elle est également une sensibilité. L’art de convaincre exige du tact, de l’élégance, parfois même de la beauté : il faudra, progressivement, parvenir à nous y éveiller. Mais elle est aussi un mystère. La conviction, lorsqu’elle a lieu, est irrémédiablement une boîte noire. Nous pouvons avoir conscience de ce que nous avons fait, des procédés que nous avons déployés. Nous ne saurons jamais, en revanche, ce qui a fonctionné. Quel atome d’argumentation aura pesé suffisamment lourd pour faire pencher la balance de notre côté et, ainsi, transformer la résistance en assentiment. Le « non » en « oui ». Apprendre la rhétorique, c’est faire l’expérience de la modestie, partir en quête d’une pierre philosophale, d’un pouvoir jamais acquis. Il ne cesse de se dérober, à mesure que nous croyons en percer les secrets. Peut-être sommes-nous un peu alchimistes, tout compte fait.
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Clément Viktorovitch
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